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Les Trois Enfants venus de Halabja.  Avril 1988. Genève


Ayoub Barzani. 17/3/2009


La guerre Iran - Irak – la plus meurtrière du Moyen Orient - entrait dans sa 8ème année, endeuillant des millions de familles. Le bilan des morts, des blessés, des estropiés et des destructions ne cessait de s'alourdir.

Début février 1988, je contactai Monsieur Albert Longchamp, le rédacteur en chef de l'Echo Illustré - magazine hebdomadaire distribué en Suisse romande -, l'informant que j'avais l'intention de me rendre en Iran. Il me pria alors de lui rendre visite dans son bureau à Genève. Lorsque je le rejoignis, il me demanda d'élaborer des articles sur les deux sujets suivants :
La situation des Assyro-Chaldéens en Iran et en Irak
L'impact du conflit Iran – Irak  sur la vie quotidienne des Kurdes

A la mi-février, je me rendis à Téhéran. Deux jours après mon arrivée, je contactai les autorités iraniennes afin d'obtenir l'autorisation de me rendre sur le front. A l'époque, le gouvernement de Téhéran soupçonnait les journalistes en provenance de l'Occident. Après une attente qui dura plusieurs jours et qui me désespérait, j'appris que lorsque la situation des combats était favorable à l'Iran, les autorités expédiaient alors rapidement les journalistes sur le front pour témoigner des victoires de l'armée iranienne…

Les médias iraniens annonçaient que l'armée islamique d'Iran avait remporté une victoire écrasante sur les forces irakiennes et avaient libéré de vastes territoires du Kurdistan irakien, y compris la ville de Halabja(1), ville qui venait de tomber aux mains des résistants kurdes et des forces de la République Islamique. Plusieurs milliers de soldats irakiens avaient été faits prisonniers. Les Irakiens n'allaient pas tarder à se venger de cette défaite.

Je reçus la permission, le 16 mars, de me rendre finalement sur le front, en l'occurrence Halabja.

Le 17 mars, muni d'une autorisation, je rejoignis d'autres journalistes étrangers dans le hall de l'aéroport international de Téhéran. Mon ami, Idriss Abdullah, qui m'avait amené à l'aéroport, insista pour rester avec moi jusqu'à mon départ.

Nous remarquâmes que le staff de l'aéroport était extrêmement réduit, sans doute dans la perspective de limiter les pertes au cas où l'aéroport aurait été bombardé. Nous fûmes avisés qu'un avion nous débarquerait dans la ville iranienne de Sineh. A partir de là, les pazdaran nous emmèneraient sur le front. Malgré les bombardements, le trafic aérien iranien continuait de fonctionner presque normalement. En dépit du fait que le monde entier était ligué contre l'Iran et soutenait ouvertement Saddam Hussein, la résistance du peuple iranien demeurait intacte. Malgré les difficultés et les souffrances, la vie quotidienne en Iran se déroulait comme d'habitude.  

Le vol devait avoir lieu à 6 heures du matin. Mais à 8 heures, nous étions toujours en train d'attendre à l'aéroport. Pendant ce temps, les sirènes de la ville retentirent, nous avertissant que des bombardiers irakiens, rendus presque invisibles par l'altitude à laquelle ils sillonnaient le ciel, étaient en train de pilonner la ville de Téhéran.
A chaque déclenchement de sirène, nous quittions le hall de l'aéroport afin de nous précipiter à l'air libre. Une fois l'alerte passée, nous retournions dans la salle où l'attente interminable se poursuivait.

Ne pouvant obtenir la victoire par les armes, les Irakiens bombardaient la population civile de manière indiscriminée, convaincus que l'opinion publique occidentale ne protesterait pas. Ainsi, les villes iraniennes étaient l'objet de bombardements quotidiens. Ceux-ci visaient à susciter le mécontentement du peuple dans l'espoir de le voir se soulever contre le régime de Téhéran, mais ce fut le contraire qui se produisit. En effet, désavoués de toute part, les Iraniens présentèrent un front uni devant l'ennemi, les épreuves renforçant leur détermination.   

Vers le milieu de la matinée, un membre de la sécurité vint nous avertir que le vol était annulé sans nous fournir d'explication. Idriss me ramena en voiture à Karaj où résidait ma famille. Là-bas, la radio et la TV annonçaient qu'un discours important serait délivré par Monsieur Rafsanjani pendant la soirée. Le message indiquait que l'aviation irakienne avait bombardé à l'arme chimique la ville d'Halabja et que des milliers de civils, en majorité des enfants, des femmes et des vieillards, avaient succombé. Très ému, c'est à peine s'il parvenait à exposer les faits dramatiques qui venaient de se dérouler. Un deuil national de trois jours venait d'être annoncé dans tout l'Iran.

Sur le front, un chaos total régnait. Les soldats iraniens accueillaient par milliers des réfugiés kurdes fuyant l'arme chimique. Les hôpitaux iraniens étaient débordés. Il s'agissait de trier les milliers de blessés selon la gravité des blessures et l'âge des victimes. Les premiers secours étaient réservés aux enfants. Les blessés les plus gravement atteints étaient dirigés sur des hôpitaux occidentaux. Par cette démarche, l'Iran visait plusieurs buts :
montrer le caractère humanitaire du régime iranien en transférant vers des structures médicales occidentales appropriées les victimes qui ne pouvaient être soignées dans les hôpitaux iraniens;
fournir aux Occidentaux des preuves vivantes que l'Irak avait réellement utilisé les armes chimiques et placer l'Occident, qui avait longtemps hésité à condamner les attaques irakiennes, face à ses responsabilités;
pointer la sauvagerie du régime baasiste, soutenu par les puissances occidentales, Paris, Londres, Bonn, Washington;
espérer que les Nations Unies parviennent à exercer une pression suffisante sur l'Irak pour l'empêcher de continuer à utiliser les armes chimiques, interdites par les Conventions de Genève et la Charte des Nations Unies.

Côté irakien, la radio et la TV avaient annoncé de manière très arrogante, sur fond de marche militaire, que les Aigles(2) de Saddam Hussein, qui pilotaient des avions Mirages français et des Iliouchine et Tupolev soviétiques, avaient effectué des opérations victorieuses et étaient rentrés à leurs bases. Tous les médias irakiens glorifiaient cette guerre et le nationalisme arabe qui était à son apogée, le parti Baas et le grand héros de la nation arabe, Saddam Hussein.                

Après le bombardement  d'Halabja, je rentrai à Genève, où je tentai de faire connaître l'ampleur de ce génocide. Je contactai les Nations unies et le CICR pour les avertir, mais n'obtins aucun soutien. L'Université de Genève mit à notre disposition - à mes amis, Walid Hamou et Hassan ainsi que moi-même - un espace afin que nous puissions, pendant quelques jours, exposer des centaines de photographies sur le massacre d'Halabja.

Le 19 avril, je reçus un appel du consul d'Iran, Monsieur Taleh, me signalant la présence au CHUV, à Lausanne, de trois enfants kurdes atteints par les gaz chimiques. Leur traitement se terminant le 20 avril, ils devaient quitter l'hôpital à cette date. Comme le soulignait le consul, il était préférable qu'ils soient hébergés dans des familles kurdes – le personnel du Consulat ne parlant pas le kurde - pendant les jours précédant leur départ définitif de Suisse et leur retour dans leurs familles.
J'acceptai la proposition du consul et contactai quelques journalistes pour les avertir de la sortie des enfants du CHUV. Le consul en fit de même de son côté.

Le dernier jour de leur hospitalisation, je me rendis au CHUV pour aller chercher les enfants, deux filles (Ozra et Banaz) et un garçon (Osman). Je fus impressionné par leur jeune âge – entre 5 et 7 ans – et par leur attitude. Ils se tenaient tête baissée devant moi, apeurés, s'accrochant les uns aux autres comme dans une ultime tentative de se protéger de l'inconnu. Ils pouvaient à peine ouvrir leurs yeux, brûlés par les gaz, à la clarté du jour. Ils devaient porter des lunettes foncées. Ils ne savaient sans doute pas où ils se trouvaient, ni pour quelle raison ils avaient été blessés, ni pourquoi leurs parents ne les accompagnaient pas.
Je leur adressai la parole en kurde pour leur annoncer que leur traitement était terminé. Ils furent agréablement surpris d'entendre leur langue maternelle. Ils voulurent sourire mais ne purent que grimacer de douleur. Aucun son ne sortit de leur bouche mais ils obéissaient à ma voix. Pendant ce temps, les journalistes (du Courrier ou de La Suisse) qui étaient présents photographiaient les enfants. Le lendemain, les articles publiés à ce sujet expliqueraient que les enfants avaient été victimes des armes chimiques.

J'emmenai les enfants qui ne possédaient que les vêtements qu'ils portaient, à Genève, dans mon appartement. Je contactai alors une famille kurde qui accepta de les héberger pour la nuit, étant entendu que je m'en occuperais pendant la journée. Je laissai les enfants à la famille Norte Bayram. Dociles, ils obéissaient mais ne prononçaient pas un mot. Ils se tenaient constamment serrés l'un contre l'autre comme pour se protéger d'un danger extérieur qui les guettait. Il était inutile de les questionner sur leur identité, leur village, leurs parents car ils ouvraient de grands yeux mais ne répondaient pas. Après une nuit passée dans la famille kurde, les enfants se montrèrent plus ouverts.

Trois jours après, le consul me signala que l'avion qui allait emmener les enfants décollerait le jour même vers 17 heures et me demanda de conduire les enfants au consulat vers 14 heures. Dès notre arrivée dans le consulat, Monsieur Taleh me pria d'annoncer aux enfants qu'ils allaient rester une heure encore dans ce lieu avant d'être emmenés à l'aéroport par les employés du consulat qui les confierait ensuite au personnel d'Iranair pour leur vol jusqu'à Téhéran.
Je traduisis les propos du consul aux enfants. Afin de prendre congé d'eux, je leur expliquai que j'allais les laisser car je ne pourrais pas les accompagner jusqu'à Téhéran. Je leur donnai mes coordonnées pour qu'ils les transmettent à leurs parents, tout en ignorant s'ils étaient encore vivants ou non. Je les serrai dans mes bras, l'un après l'autre. Au moment où je fis signe de m'en aller, les trois enfants se mirent à pleurer à chaudes larmes et à s'accrocher à mes vêtements pour m'empêcher de partir. J'étais choqué, mais leur attitude me tirait brusquement de ma torpeur et m'incitais à me poser des questions. Peut-être avais-je sous-estimé leurs souffrances et n'avais-je pas intégré qu'un génocide venait de se dérouler ? Leurs pleurs me rappelaient les horreurs que des milliers d'enfants avaient vécues. Pour les calmer, je leur annonçai que je restais avec eux. Petit à petit, ils se calmèrent. Mais ils n'avaient peut-être plus confiance, pensant que j'allais fuir et les laisser seuls. Ils me regardaient attentivement et je pris conscience à quel point mes phrases avaient dû les effrayer. Ils avaient peur de plonger à nouveau dans l'inconnu. Un employé du consulat eut l'idée d'aller acheter des jouets pour les enfants afin de les distraire de leurs pensées moroses. Chaque enfant s'approcha des jouets avec curiosité et commença à jouer avec l'innocence de son âge. Pensant que les enfants étaient suffisamment absorbés par leurs nouvelles occupations, le consul m'indiqua en aparté que le moment était peut-être venu pour moi de partir. Je m'approchai des enfants et leur annonçai que j'allais m'en aller et qu'ils pouvaient continuer de jouer et que bientôt ils rentreraient chez leurs parents. J'avançai en direction de la porte quand Banaz, Ozra et Osman, en pleurs, abandonnèrent subitement leurs jouets, s'accrochant à mes vêtements de toutes leurs forces. A nouveau, il me fut impossible de m'éclipser. Cette situation me culpabilisait énormément, comme si je commettais une erreur impardonnable. Soudainement, je réalisai que je n'avais pas compris l'ampleur du traumatisme vécu par ces enfants et que j'avais considéré leur épreuve avec légèreté. Cette scène acheva de me désarmer et je décidai, sous les yeux étonnés du personnel du consulat, de rester avec les enfants jusqu'à l'aéroport.
Je déclarai : "Je vous promets de rester avec vous jusqu'à votre départ de la Suisse. Désolé mais je ne savais pas qu'il était si important que je reste avec vous. Vous pouvez retourner jouer tranquillement".
Leurs pleurs cessèrent. Ils me lâchèrent et retournèrent à leurs occupations ludiques, tout en me surveillant du coin de l'œil, jusqu'au moment où l'on vint nous chercher pour nous rendre à l'aéroport.
Plus tard, j'appris que le rapatriement des trois enfants vers Téhéran n'avait pas abouti à la réunion familiale tant attendue car le conflit Iran – Irak se poursuivait. Les enfants furent confiés à un orphelinat. De leur côté, les parents des enfants, qui avaient été gravement blessés, étaient hospitalisés. Une fois guéris, ils se mirent à la recherche de leur progéniture et errèrent pendant des mois, de ville en ville, d'un hôpital à l'autre, parcourant l'Iran en tous sens.
Après le départ des trois enfants, je n'eus plus de nouvelles pendant une période qui dura presque vingt longues années… néanmoins, leur souvenir demeura gravé dans ma mémoire.

1.Halabja était une ville du Kurdistan irakien, d'environ 75.000 habitants, à 25 kilomètres de la frontière iranienne.

2.Pilotes de bombardiers.