Vestiges des religions mésopotamiennes
Les Ezidis parlent d'eux-mêmes
Introduction
Le 6 mars 1975, le dernier shah de l'Iran, Mohammed Riza Pehlevi, et Saddam Hussein, alors vice premier ministre irakien, signent l'accord d'Alger. Tous deux s'embrassent et se montrent satisfaits. L'impact de cet acte est immédiat sur le moral des principaux membres du politburo du PDK au Kurdistan irakien, en révolte depuis quinze ans. Après quelques jours d'hésitation pour décider s'il faut continuer la lutte armée, ils décident finalement de l'abandonner et ordonnent aux peshmargas de se rendre. Des voix s'élèvent contre cette décision désastreuse, en particulier celle du chef militaire du Badinan, Asaad Xweshewi Barzani. Celui-ci demande avec insistance qu'on le laisse continuer la lutte car il en a la capacité et la volonté, que partage la population. Les principaux membres du PDK rejettent brutalement sa demande et lui ordonnent de quitter le Kurdistan pour l'Iran. Une deuxième demande de la part de ce même chef est également rejetée. Le régime baasiste de Saddam Hussein profite alors pleinement de la liberté d'action que lui laisse cette décision des principaux leaders du PDK. Les mesures barbares du régime baasiste au Kurdistan vont marquer profondément la mémoire collective des Kurdes. La période allant de 1975 à 1991 peut être considérée à cet égard comme la plus noire en ce qui concerne le Kurdistan sud.
L'exode massif vers les frontières iraniennes a débuté fin mars 1975; parmi les milliers d'exilés en marche vers l'Iran se trouve le prince Tahsin Bey, le prince suprême de la communauté ézidie dans le monde. La SAVAK du Shah éparpille les familles dans les territoires les plus reculés de la Perse, à l'exception des provinces kurdes. Des mesures radicales, telles le harcèlement, l'intimidation, la torture et même la remise de réfugiés aux Irakiens, forcent grand nombre d'entre eux à retourner en Irak au péril de leur vie. Seule une minorité a la chance de parvenir en Europe. C'est le cas du prince des Ezidis, Tahsin Bey, qui contacte l'ambassade britannique à Téhéran et obtient un visa, avant de s'envoler pour Londres.
Pour ma part, je continue alors de faire part des exilés en Iran. En été 1976, deux agents de la SAVAK me saisissent et me conduisent en voiture au nord de Téhéran pour un interrogatoire qui durera jusqu'à minuit. Ils exercent intimidation et menaces. N'obtenant aucune confession de ma part — ils en obtenaient des autres — ils deviennent extrêmement cruels et hostiles. Finalement, vivant dans une atmosphère de menace permanente, j'obtiens un visa britannique et, au début 1977, je me retrouve moi aussi à Londres. Commence alors un voyage sans retour jusqu'à la désintégration du régime monarchique des Pahlevi.
Le prince Tahsin m'a contacté quelques jours après mon arrivée à Londres, et nous nous sommes vus régulièrement depuis. Les années d'exil en Grande-Bretagne ont renforcé nos liens. Les nouvelles en provenance d'Irak indiquaient que la situation des Kurdes se détériorait rapidement, me causant une grande tristesse. Le Kurdistan subissait alors une destruction sans précédent. Des zones importantes de la terre ézidie étaient confisquées et arabisées, des villages détruits et la population forcée de résider dans des camps sous la surveillance de l'armée de Saddam Hussein. Le prince Tahsin me disait souvent, triste lui aussi, que son principal souci était de voir son peuple fier humilié par la barbarie du régime baasiste. Cela s'est révélé exact: l'identité kurde fut la cible d'une importante destruction dont l'intensité n'avait jamais été atteinte auparavant dans cette région. Mais plus tard, le régime de Bagdad exerça la répression contre les Chiites arabes également, ainsi que contre les Assyro-Chaldéens et les Turkmènes. Le régime de Saddam Hussein paraissait alors solide, soutenu qu'il était par le camp socialiste et par le monde occidental, aux yeux duquel la répression des peuples de l'Irak ne comptait guère.
Quand notre conversation revenait à la religion des Ezidis, le prince exprimait un regret: que les dignitaires ézidis de jadis, opposés aux écoles du gouvernement, aient empêché les enfants ézidis d'assister aux cours. Lui-même en avait été tenu à l'écart et, devenu prince, il encouragea par la suite ses coreligionnaires à se rendre à l'école. Cet acte était considéré à l'époque comme contraire à la tradition ézidie.
Actuellement, la plus grande diaspora ézidie, soit environ 50.000 personnes, réside en Allemagne. La plupart de ces Ezidis sont venus du Kurdistan sous domination turque. Cet exode est dû à la politique répressive de l'Etat turc, aggravée par les actes d'hostilité des aghas kurdes. C'est dès les années 60 que les Ezidis commencent à s'exiler en masse vers l'Allemagne. Comme Tahsin est le prince de tous les Ezidis dans le monde, la diaspora établit des liens serrés avec lui, et des visites réciproques sont régulièrement effectuées.
Saddam Hussein, qui déclare la guerre à l'Iran en octobre 1980, a besoin du soutien des Kurdes pour renforcer ses efforts de guerre; il multiplie donc ses efforts pour gagner les Ezidis à sa cause. Bien que le prince Tahsin ait refusé auparavant plusieurs propositions officielles, il accepte finalement de rentrer à Bagdad, retour soudain qui est désapprouvé par la diaspora ézidie ainsi que par de nombreux Ezidis restés au pays.
Pendant ces années de guerre entre l'Irak et l'Iran, les deux armées font des ravages au Kurdistan, anéantissant la vie rurale. Sur les 5086 villages recensés au Kurdistan irakien, 3479 sont détruits. Et en 1983, 3290 membres de la tribu Barzani disparaissent définitivement, victimes du premier génocide organisé par les forces de sécurité de Saddam Hussein. En avril 1987, l'Irak utilise des bombes chimiques et du gaz moutarde; près de cinq cents personnes périssent alors. Le 16 mars 1988, cinq mille Kurdes sont tués à Halabja par des bombardements chimiques.
Le 20 août 1988 est signé un accord de cessez-le-feu entre l'Irak et l'Iran. La guerre la plus sanglante de l'histoire de Moyen-Orient moderne, qui a duré huit ans, prend fin, ayant fait près de dix mille victimes kurdes ézidies. Saddam Hussein et son gouvernement ont détruit deux cents de leurs villages. Plusieurs centaines d'entre eux ont également disparu, enlevés par la police secrète.
A peine la peuple irakien a-t-il repris son souffle que Saddam Hussein envahit le Koweit, qu'il annexe le 2 août 1990. Cette fois, la communauté internationale n'aide pas Bagdad. Les forces de coalition déclenchent l'offensive “Tempête du désert” le 17 janvier 1991. Le 6 mars suivant, la deuxième guerre du Golfe prend fin sur une grande défaite de l'armée de Saddam Hussein. La population kurde s'insurge. Entre le 6 et le 14 mars, la quasi totalité des villes kurdes tombent aux mains des Kurdes qui remportent notamment, du 14 au 18 mars, la bataille pour Kirkouk. Le 27 mars, les troupes d'élite de Saddam Hussein lancent leur contre-offensive, provoquant un immense exode de près de deux millions de personnes vers l'Iran, et de près de deux cent mille en direction de la Turquie. Le 5 avril, le Conseil de Sécurité adopte la résolution 688, exigeant que l'Irak mette fin à sa répression contre les civils. A la mi-avril, l'Opération Provid Comfort est lancée par les forces coalisées, suivie par l'établissement d'une «zone de sécurité» dans le Kurdistan Irakien; le survol de l'aviation irakienne est alors interdit au nord du 36e parallèle, mesure qui est toujours en vigueur.
Ces événements concernent les Ezidis dans la mesure où ils leur ont permis de trouver un peu de liberté et de s'organiser pour faire revivre leurs pratiques religieuses dans la région de Dohuk. En octobre 1993, à Dohuk, mon ami Hasso Nermo, un Ezidi du clan Qutani, membre du Centre Social et Culturel de Lalish récemment créé, m'a proposé d'assister au pèlerinage de Jema, qui dure chaque année du 6 au 12 octobre. Il m'a expliqué que le gouvernement irakien a permis aux Ezidis vivant sous sa domination — au sud du 36e parallèle — d'assister à la cérémonie spirituelle à Lalesh, lieu de culte le plus sacré chez les Ezidis. Le but était de voir et d'écouter les Ezidis parlant d'eux-mêmes. Le présent ouvrage est issu de cette visite, des images et des témoignages que j'y ai recueillis. Des Ezidis faisant partie de l'élite conscientisée ainsi que des intellectuels très engagés ont accepté de s'exprimer librement. Ils m'ont parlé de leur foi ainsi que du sens de leurs pratiques religieuses.
Après avoir atteint la gorge de la vallée, nous descendons de voiture et, comme l'exigent les traditions, nous entrons pieds nus dans la longue colonne des pèlerins, des hommes, des femmes et des enfants qui avancent lentement, habillés de leurs vêtements blancs traditionnels. La vallée est d'une beauté fascinante, couverte de grands chênes et d'oliviers. Il est interdit de tuer les animaux, les oiseaux, ou de couper les arbres. Plus on avance et plus la vallée se resserre; soudain apparaissent les dômes pointus du temple.
Nous montons alors les marches d'un escalier et passons sous les portes voûtées de pierre blanche, avant de nous trouver dans la cour du temple. Les cérémonies de la fête de Jema ont déjà commencé.
A gauche de l'entrée, le prince (Mîr) Khayri est assis, solennel, près de la statue du fameux serpent noir, gravé sur le mur à droite de la porte du temple. D'autres dignitaires forment une rangée près de lui. A sa droite se tiennent les dignitaires de Qatani et de Shemsani. Leurs vêtements, traduisant la particularité de leur rôle spirituel dans la hiérarchie de la société ézidie, leurs moustaches imposantes mêlées à leur longue barbe, tout cela contribue à l'atmosphère émouvante qui règne en ce lieu de culte. Les autres personnes présentes dont des fakirs ou des disciples.
Une musique s'élève graduellement et un cortège de Ezidis barbus avance vers le temple. A sa tête, deux musiciens, un joueur de flûte et un tambourin, avancent en jouant une musique de caractère triste, funèbre. Un homme porte sur sa tête un pan d'étoffe, grand foulard qui a été plongé dans l'eau sacrée de la source blanche (kaniya spî). Quand le cortège arrive, tout le monde se lève; les membres du cortège s'alignent et embrassent le morceau d'étoffe. Très lentement, ils entrent dans le temple. Lorsqu'ils atteignent la porte, la musique cesse. Cette cérémonie, qui représente l'enterrement d'un des saints, est répétée à sept reprises et chaque fois, un foulard de couleur différente appartenant à un autre saint est présenté. Celui qui offre le plus d'argent reçoit ensuite le foulard à l'intérieur du temple. De la musique spirituelle accompagne toujours la cérémonie. L'ancien foulard sera remplacé par un nouveau. Au moment où nous arrivons, on présente le foulard de Sheik Sin, la divinité de la connaissance. C'est en touchant et en embrassant le vêtement que l'on manifeste son affiliation à Sheik Sin. Le prince, lui, représente Sheik Adi, lequel à son tour représente le pouvoir surnaturel de Tawus Malek, symbole le plus sacré dans la hiérarchie ézidie. Quatre hommes saints sont enterrés à l'intérieur: on distingue les tombeaux de Cheikh Adi, de Cheikh Abo Bakr, dont descend l'actuelle famille princière, puis celui de Cheikh Sin et de Sheik Sham. Ce dernier représente la divinité du soleil qui constitue la manifestation la plus significative de Dieu.
Dans la cour du temple, Baba Chawîsh, 73 ans, se promène pensivement, pieds nus. Il est peut-être le dernier eunuque du Moyen-Orient, avec son turban, son long vêtement blanc, entouré d'une ceinture rouge qui descend de l'épaule droite vers la gauche jusqu'à une ceinture noire qui ceint sa taille. Son visage bronzé avec une barbe et moustache aux poils clairsemés ne cachent pas les sillons qui creusent son visage, lui conférant un regard dur. Il est considéré comme un saint parmi les Ezidis. Les fidèles embrassent ses mains avec respect. De temps en temps il s'assied le dos au mur du temple, et allume une cigarette avant d'exhaler de gros nuages de fumée.
Encore enfant, profondément touché par la foi ézidie, Baba Chawîsh a décidé de se consacrer à Dieu, de se libérer des mauvaises pensées et du désir charnel. Il a voulu être opéré, et tandis que ses parents tentaient en vain de l'en dissuader, il s'est châtré lui-même, puis guéri avec des plantes. «Dès ce moment, dit-il, j'ai considéré toutes les femmes comme mes sœurs ou comme ma mère.» Il dit aussi recevoir la sagesse dans ses rêves. «Je sais ce qui se passera dans les semaines et les mois prochains.»
Il se plaint de la vie actuelle des jeunes qui n'ont plus de temps pour la foi. «La vie moderne a entraîné nos enfants loin de leur religion.»
Avant la prière du soir, il allume un petit feu, puis rentre dans sa cellule. Toute sa vie, il l'a passée dans la cour du temple.
L'Eunuque est très attentif à l'appareil que je porte.
Le révérend W. A. Wigram de Canterbury écrivait dans son livre remarquable, intitulé Le berceau de l'humanité: «Il paraît que toutes les religions connues par l'homme dans le monde ont, à une certaine époque, leurs racines en Mésopotamie. Parmi elles, l'une des plus anciennes et des plus complexes encore vivantes est la religion des Ezidis.»
Le manque d'informations historiques relatives au Ezidisme doit certainement être imputé aux pratiques extrêmement secrètes des Ezidis — le nom Ezid, qui était un lieu de culte babylonien, remonte à plus de quatre mille ans — les instructions ayant délibérément été soustraites à toute forme écrite pour ne pas tomber aux mains des étrangers. Cette méfiance totale face aux étrangers peut être partiellement attribuée à des événements historiques: les Ezidis ont subi des massacres terribles, pas moins de soixante-douze progroms selon les sources ézidies, trente-deux selon les historiens. Les Ezidis ont été désignés sous le terme d'«adorateurs du diable». Ce passé tragique les a forcés à conférer à leurs pratiques religieuse une expression ésotérique. En raison de la répression étatique durable ainsi que de la peur qu'elle a laissée dans les mémoires, la conscience ézidie associe l'Etat, ses institutions, ses écoles, ses universités et son armée, aux atrocités subies, et voit en lui l'origine et le facteur principal de la destruction de l'identité ézidie.
Aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, l'extension du ézidisme fut considérable. En 1414, les princes de Jazîreh attaquèrent les sanctuaires Safavides, attaque qui fut suivie de massacres. Face à l'empire des Safavides, les Turcs pactisèrent avec les chefs Ezidis, les assurant de leur fidélité en leur attribuant des terres. Mais dès que la domination ottomane fut établie au Kurdistan, les Ezidis se virent contraints de se convertir à l'islam, ce qui entraîna un affaiblissement numérique considérable. Les voisins — le gouvernement ottoman ou les tribus voisines kurdo-arabes — continuèrent à attaquer les Ezidis de Sheykhan ainsi que dans le Sinjar. Presque chaque année, on eut à déplorer des pillages, des massacres et des enlèvements de femmes. D'un côté le Wali Ottoman de Diyarbekir attaqua le Sinjar en 1838, causant de grands ravages; de l'autre, en 1841, le Wali de Mossoul détruisit le Ezidkhan à partir du sud. En 1892, le général ottoman Umar Wqhbi pasha eut pour mission de prélever des arriérés d'impôts et menaça les Ezidis d'extermination s'ils n'abandonnaient pas leur religion. Ceux-ci refusèrent et les forces du gouvernement, aidées par les tribus kurdes et arabes, lancèrent contre eux des assauts dévastateurs. La cruauté des forces d'Umar Pasha suscita la plus vive émotion dans l'empire ainsi qu'en Occident. Le cruel Wali fut remplacé par un autre, plus raisonnable.
La religion des Ezidis est très controversée, et les interprétations à son sujet souvent erronées. Certains la considèrent comme une secte dérivée de l'Islam, d'autres comme un reste de l'ancienne religion zoroastrienne de l'Iran. D'autres encore décrivent les Ezidis comme des adorateurs du diable, ou des partisans de Yezid, le fils de Moawiya, qui tua le petit-fils du Prophète Mohammed.
Ce qui est certain, c'est que les traditions babyloniennes et assyriennes se retrouvent parmi les rites ézidis, tel le début du Nouvel-An, situé le premier mercredi du mois d'avril. De même, tout le mois d'avril se passe en cérémonies, danses et festivités. Il est interdit de se marier, car cette période est réservée au réveil de la nature et au mariage des anges. Certaines musiques devaient être associées à des hymnes religieux. Il est interdit de cracher ou d'uriner dans les rivières, et les jours commencent avec le coucher du soleil. La façon de couper les cheveux et de les mettre en forme est elle aussi particulière.
Les Ezidis confirment que leur religion comporte aussi des éléments de Zoroastre, qui reconnaissait un seul Dieu, Ahuramazda. Il le considérait comme le Dieu unique, l'Eternel qui fait le bien. Deux symboles le représentent: le soleil et le feu. Selon cette religion, l'homme qui adhère au zoroastrisme doit observer les instructions de Zoroastre en matière d'éthique, notamment dans le domaine des affaires économiques et sociales, ainsi que dans celui des devoirs religieux: éviter le mensonge, qui est la source de tous les maux; tenir ses promesses et transformer l'ennemi en ami; faire le bien à partir du mal; transmettre la sagesse à partir de l'ignorance. Zoroastre demande aussi à ses disciples la pureté des pensées et des paroles, l'éloignement de tout ce qui est mauvais, l'amitié avec les animaux domestiques. En résumé, son enseignement consiste à faire de bonnes actions ainsi qu'à les enseigner aux autres. Le travail, en particulier l'exploitation de la terre, est considéré avec respect. La production des graines et des céréales constitue un devoir religieux. Selon le zoroastrisme, le mal sort de la maison où entrent les grains. Elever les animaux est également un acte sacré.
Le point conflictuel entre les Ezidis et les religions judaïques concerne le moment de la création d'Adam par l'unique Dieu créateur. La vision ézidie considère que Dieu créa Adam et ordonna aux sept anges de le prier. Tous ces anges suivirent l'ordre de Dieu, sauf l'ange paon. Il s'adressa à Dieu: «Je me rappelle votre premier ordre, de ne prier personne que vous. Et si je prie Adam, cela signifie que je vous ai reconnu un égal, ce qui serait un acte d'infidélité à l'égard de votre unicité. Je ne peux pas faire une chose pareille et personne ne mérite d'être prié excepté vous.»
La version ézidie ajoute: «Dieu fut content de cette réponse et il le nomma chef des anges.» Ainsi, contrairement aux accusations des religions judaïques qui les décrivent comme des adorateurs du diable, les Ezidis n'adorent pas l'ange paon, mais ils ont un très grand respect pour lui car ils considèrent qu'il a été fidèle au Dieu unique. La version judaïque, elle, est inverse: quand Dieu créa Adam, il ordonna aux sept anges de prier Adam. L'ange paon, arrogant, désobéit à Dieu qui se fâcha contre lui et le damna. Il devint le diable, et représente la force destructrice sur terre.
On voit ici ce qui distingue les approches: là où les Ezidis voient un acte de respect et de fidélité envers le Dieu unique, les autres reconnaissent une manifestation de rébellion et parlent d'adoration du diable, méprise qui a pavé le chemin du génocide. Les Ezidis rejettent toutes ces accusations et se considèrent comme plus intègres que les autres dans leur monothéisme, puisqu'ils ne reconnaissent aucun autre pouvoir dans le monde que celui du bien, qui vient du Dieu unique.
La venue de Cheikh Adi, en 1060, à Lalesh, a représenté un tournant pour la pensée ézidie, introduisant le soufisme et modifiant la structure sociale de la société ézidie, qui s'est maintenue jusqu'à nos jours. Si le Pir est venu du Zoroastrisme, la notion de cheikh est apparue avec le Cheikh Adi. La société, hiérarchisée, est divisée principalement en deux groupes: les prêtres d'une part, les murids, c'est-à-dire les disciples, de l'autre. Chacune de ces deux catégories se subdivise en plusieurs fonctions religieuses.
La structure sociale de la société ézidie tend à renforcer les liens communautaires par deux biais différents. D'une part, de manière interne, en renforçant les liens de sang à travers le système endogamique. Le mariage n'a lieu qu'à l'intérieur de chaque catégorie sociale. Que ce soit au sein des clans du prince de Shemsani, de Qatani, d'Adani ou de Pirani, tous se marient entre eux, ce qui permet d'augmenter la durée de leur hégémonie spirituelle. Les Ezidis sont à même de renforcer les liens avec les autres catégories sociales ou les clans d'une façon différente: en vertu de leur coutume, chacun d'eux doit se référer à cinq piliers: le cheikh, le hosta, le Bir, la “sœur de l'autre monde” et le “frère de l'autre monde”. La règle veut que chacun de ces piliers de référence se trouve hors de la classe ou du clan, ce qui garantit la cohérence interne de toute la société ézidie. Ces règles ont respectées jusqu'à aujourd'hui (voir annexe 1).
C'est le rite de la circoncision d'un enfant ézidi qui sert à établir des rapports d'amitié avec les sociétés voisines non ézidies. Lors de la cérémonie, chaque enfant circoncis est tenu sur les genoux d'une personne musulmane, chrétienne ou juive. Une goutte de sang doit tomber sur ses vêtements; la mère vient laver la tache, et un lien de sang unit ainsi désormais les deux familles, accompagné des devoirs qu'il implique.
Les intellectuels Ezidis qui ont participé aux entretiens à Lalash et à Dohuk sont:
• Bir Khidre Sulayman, abréviation: Pir. Kh., le président de l'Union des Ecrivains Kurdes — branche de Dohuk, et l'un des fondateurs du comité préparatoire du centre de Lalesh.
• Ido Baba Cheikh, avocat, abréviation: Ido Baba, un membre de la même Union des Ecrivains Kurdes et membre du comité préparatoire du centre de Lalesh. Il est aussi le directeur du journal Nouveau Kurdistan.
• Hasso Nermo, économiste, membre du Centre de Lalesh.
• Le Dr Jasim Ilyas Mourad, abréviation: J. Il. M. De retour des Etats-Unis où il a terminé son doctorat sur les Ezidis, à l'université de Los Angeles, Californie.
• Le Dr. Azad, venu de Mossoul, sous domination du gouvernement de Bagdad.
• Hussein Bir Mardan, membre du centre de Lalesh, qui fut officier de l'armée irakienne de la base aérienne militaire de Al-Bakir. Il a rejoint le soulèvement de mars 1991.
Cosmogonie, histoire et mythologie des Ezidis
Après la cérémonie, je me rends au nord, tout près du temple, à Kanya Spi, “la source blanche” d'où l'eau jaillit abondamment. Tous les Ezidis doivent y être baptisés, là et nulle part ailleurs, puisqu'elle constitue le symbole le plus ancien de l'existence des traditions religieuses. L'hymne de leur religion dit:
Croire par quelle preuve
Avant la création des montagnes
Et les sentiers qui les marquent
Il n'y avait ni brouillard
Ni fumée
Ce jour-là
Kanya spi (la source blanche)
Etait le lieu
Vers lequel tous les croyants
Se tournaient.
C'est alors que commence le premier entretien.
Q — Comment, selon la mythologie ézidie, le monde fut-il créé?
Pir. Kh — Nous avons de nombreux enseignements concernant la création de l'Univers. En 1979, quelques uns de ces textes ont été publiés; pour les détails, vous pouvez consulter ces écrits.
Q — Pourriez-vous nous expliquer ce que racontent de tels textes?
Pir. Kh — Je ne les ai pas appris par cœur, mais Abou Bakr a dit par exemple:
Les deux, l'amant et l'aimée
Nous voulions un aimé
Mais ne savons pas
Qui tire son origine de qui
Le Diamant de Dieu ou
Dieu du Diamant
Par Diamant, il veut dire l'Univers. Le texte est à la forme interrogative, alors Dieu s'est créé lui-même du Diamant, de l'Univers. Dieu souffla ensuite sur le diamant; il devint comme du feu, tout rouge, puis explosa et