Appel
Q — Avez-vous un appel à lancer aux Ezidis de la diaspora?
Pir Kh. — Oui, nous avons un message à l'attention des Ezidis qui se trouvent à l'extérieur du Kurdistan, à ceux qui ont émigré pour étudier, afin de travailler ou pour des raisons politiques. Comme nous l'avons dit précédemment, une grande partie de notre culture n'est pas écrite, ce qui signifie qu'elle est en danger. Pendant bientôt vingt ans, nous avons essayé de regrouper notre culture et de la publier. Nous voulons offrir du matériel aux chercheurs et aux historiens, qui devrait contribuer à une meilleure compréhension de la civilisation humaine. Nous demandons tout d'abord aux Ezidis d'étudier dans les collèges européens, dans les lycées et dans les universités, afin d'assimiler les sciences et la connaissance. Deuxièmement, nous leur demandons de se souvenir de leur pays, le Kurdistan.
Ils devraient apprendre à leurs enfants à aimer leur pays. Nous leur demandons également de se considérer comme des hôtes en Europe et d'espérer l'émancipation du Kurdistan.
Ensuite, ils pourront revenir et servir leur pays. Ils ne devraient pas oublier leur peuple, et quand nous disons notre peuple, nous voulons dire les Ezidis et le Kurdistan, car tous deux sont stratégiquement liés.
Un centre a été établi ici pour la culture humaine, pour tous les Kurdes, afin de protéger notre culture, de servir la langue et la littérature kurdes. Nous espérons qu'à l'intérieur et à l'extérieur du Kurdistan, nos concitoyens ézidis en Europe coopéreront avec nous pour sauver notre histoire et notre culture. Nous avons ouvert une branche à Berlin et nous espérons en ouvrir une autre en Géorgie, à Tiflis et en Arménie. Il pourrait s'en trouver une aussi à Erivan et peut-être ailleurs en Europe. Nous demandons aussi à nos amis d'être à l'avant-garde dans la lutte pour les droits kurdes. Qu'ils soient actifs et luttent contre la paresse!
Quel avenir pour les Ezidis?
A la fin de chaque prière, les Ezidis récitent:
Si Dieu veut, nous sommes des Ezidis
Comptant sur le nom de Ezdan
Comblés de notre foi et de notre voie
Dieu merci
Nous sommes des Ezidis
Habillés de blanc
Peuple du paradis
Un petit morceau de pain
Nous suffit.
La survie des Ezidis dans la région est un fait surprenant. Comment ont-ils pu survivre durant tant de siècles dans un milieu aussi hostile, parmi des voisins plus forts, plus nombreux et plus agressifs qu'eux? Comment ont-ils pu résister à de telles pressions?
Les Etats-nation tels la Turquie, l'Irak, l'Iran et la Syrie, créés après la première guerre mondiale, se sont employés avec acharnement à détruire ou à uniformiser toute diversité culturelle. Ils ont déjà détruit une grande partie de cette riche mosaïque ethno-culturelle qu'est le Moyen Orient. Pantouranisme et panarabisme furent la source d'un indéniable appauvrissement dans ce domaine, les communautés non arabes et non turques ayant dû fuir en masse cette région. Tandis que déjà les Arméniens avaient été massacrés et les Grecs pourchassés, les Kurdes et les Assyro-Chaldéens furent «turquisés» ou «arabisés».
Ainsi, la pensée fanatique du nationalisme des dominants constitue le plus lourd handicap, le plus grand danger pour les peuples privés d'Etat dans les conditions actuelles du Moyen Orient. Elle a réduit l'horizon mental, passant de la tolérance à l'assimilation, à l'expulsion et à des opérations de destruction physique des peuples non arabes ou non turcs. Les réseaux routiers modernes, les écoles, les postes de police, le développement des moyens de communication, la télévision, toujours sous le contrôle des Etats dominants, ont été utilisés pour la destruction de l'infrastructure culturelle, de l'identité kurdes ainsi que pour l'émiettement des liens intérieurs. Le peuple kurde, rendu étranger à lui-même, n'est plus à l'abri dans ses montagnes comme cela était le cas dans le passé.
Dans de telles conditions, on peut se demander si la survie d'un peuple est possible s'il ne possède pas son propre Etat. Est-ce que les racines de la démocratie sont assez solides pour assurer la survie des minorités dans le Moyen Orient d'aujourd'hui?
La réponse est NON !!! Est-ce que les institutions internationales sont des garants suffisants pour préserver (ou sauvegarder) les identités des peuples minoritaires ? Les Kurdes en Turquie ? En Iran ? Syrie ? La réponse est Non.
Au Moyen Orient, les anciens peuples, Arméniens, Assyro-Chaldéens, Kurdes ont subi des persécutions. En Europe ce sont les Juifs, les Tziganes principalement qui ont connu le même sort. Point commun entre eux, tous sont victimes de l'un des trois pan, pantouranisme, pangermanisme, panarabisme. L'une des premières réactions de ces peuples a été de briser la loi du silence international en informant l'opinion publique à l'aide de films, de livres ainsi que de la présentation d'émissions télévisées, une tâche dificile face à des gouvernements agissant avant tout selon leurs intérêts économiques. Les Kurdes d'Irak constituent un exemple flagrant: alors qu'ils ont subi à diverses reprises des massacres à l'arme chimique, la communauté internationale a longtemps gardé le silence. Mais dès que l'armée de Saddam Hussein envahit le Koweit pétrolier, en août 1990, les puissants du monde réagissent avec diligence en envoyant au Moyen Orient leur importante armada pour forcer l'armée irakienne de se retirer.
Deux peuples sont parvenus à mieux faire connaître les crimes contre l'humanité dont ils furent victimes: les Arméniens et les Juifs. Le cas des Arméniens de la diaspora formée après le génocide de 1915-1917 constitue un exemple pour les peuples qui ont subi le même sort et ont dû s'exiler en Europe. Ils ont construit leurs écoles, des églises arméniennes ainsi que des associations culturelles. Ils organisent leurs fêtes et possèdent leur presse en langue arménienne. Cette communauté maintient ainsi ses traditions et préserve son identité. En d'autres termes, on reste Arméniens tout en s'enrichissant de la culture occidentale. On verra que le cas des Ezidis de la diaspora est fort différent. La comparaison avec les Juifs révèle également une différence notoire. Si d'aucuns considèrent comme une sorte de miracle le fait que les Juifs aient pu conserver leur judaïsme après deux mille ans de diaspora et qu'ils aient résisté à toute forme d'assimilation, leurs livres sacrés y ont certainement contribué. Les Ezidis quant à eux étaient — et sont encore — privés de tout écrit sacré. Leurs hymnes religieux, leur littérature narrative ont été conservés à travers un long processus de transition orale qui a duré des diècles, au travers des générations. Deux clans furent choisis parmi les Ezidis pour mémoriser ces enseignements religieux: ceux des villages de Bahzan et de Bashika. Leurs enfants commencent dès le plus jeune âge à mémoriser les textes sacrés durant les longues soirées. Ils représentent aujourd'hui le réservoir de la connaissance religieuse des Ezidis. Ils suppléent aux livres sacrés et c'est grâce à eux que cette religion n'a pas disparu. On a là un exemple peut-être unique au monde, celui de voir confier à la mémoire humaine une tâche si délicate et si lourde! Et malgré cette absence d'écrits, alors que l'expansion islamique a atteint la Chine, l'Inde une partie de l'Europe et de l'Afrique, les Ezidis — seule communauté kurde dans ce cas, ont résisté à la conversion à l'Islam. Le prix payé pour la défense de leur foi a été très lourd, proche parfois de l'anéantissement.
A l'inverse des Juifs qui possèdent des réseaux d'information modernes et efficaces, qui produisent des films et publient des articles dans divers journaux du monde sur leur sort tragique, afin de conserver les images de l'holocauste dans la mémoire collective du monde, pour que la conscience universelle reste sensible à leur tragédie, les Ezidis gardent le handicap de ne pouvoir exposer leur malheur au monde. Au travers des siècles, ils ont souffert en silence, ils ont pleuré leurs milliers de victimes dans la solitude, sans amis. Il a fallu la barbarie du régime de Saddam Hussein contre eux et la présence d'un nombre important de Ezidis en Europe pour obtenir un certain écho dans les rapports des organisations des droits de l'homme. Celles-ci considèrent aujourd'hui la persécution des Ezidis comme à la fois religieuse et nationale.
Une autre raison, inhérente aux coutumes ézidies elles-mêmes, menace l'existence de cette communauté: au contraire du christianisme et de l'islam qui assurent leur expansion numérique en recrutant de nouveaux fidèles à travers le processus de la conversion, le ézidisme est en retrait, la conversion n'étant pas acceptés par cette communauté. Seuls peuvent être Ezidis ceux qui naissent de parents ézidis. Si l'un d'entre eux se convertit au christianisme ou à l'islam, il ne peut plus revenir à son ancienne religion.
Différents autres facteurs font glisser peu à peu les Ezidis vers la disparition, que ce soit dans leur pays ou à l'étranger. Le fait que cette communauté appartienne au peuple kurde assujetti aggrave sa situation. Les hostilités des Etats et la politique d'assimilation de l'Irak comme du régime kémaliste les privent de tout moyen offert par les médias modernes, télévision, radio ou journaux. Avec l'intrusion de la modernité, le péril de la disparition pèse maintenant sur eux.
Qu'en est-il des Ezidis en exil? Ceux qui ont quitté la Turquie pour l'Allemagne étaient à la recherche d'une nouvelle patrie et ne font pas partie des émigrés motivés par des raisons économiques. Leur migration est synonyme d'évacuation de leur patrrie, le Kurdistan, à cause de l'insupportable répression. En Allemagne, pays hautement industrialisé, à la société ultra-moderne, la diaspora ézidie, en l'absence d'une liturgie écrite et de moyens de transmettre ses valeurs, voit ses traditions se désintéger rapidement, particulièrement chez les jeunes. Ceux-ci sont confrontés, comme tous les émigrés provenant de cultures différentes, à la société de consommation avec toutes ses tentations et son échelle de valeurs différente. Si le même sort attend la diaspora des Assyro-Chaldéens qui ont quitté l'Irak et la Turquie, peut-être ceux-là sont-ils moins vulnérables que les Ezidis, dans la mesure où leur liturgie, leur histoire et leur héritage culturel participent de l'écrit. Une sensibilisation de la diaspora assyrienne est d'ailleurs en cours afin d'éviter l'assimilation.
En conclusion, il apparaît que le sort des Ezidis dépend de facteurs à la fois externes et internes. Pour que soit évitée leur disparition, les efforts doivent venir à la fois des Ezidis eux-mêmes autant que de la communauté internationale.
Concernant les facteurs, la lourde responsabilité de l'Occident doit être soulignée. Le malheur des Ezidis fait partie du drame ds Kurdes en général. Dominés par différents Etats dictatoriaux sans aucun respect pour la démocratie, ils n'ont guère vu la communauté internationale se pencher sur leur sort. Au contraire, les armements utilisés contre eux hier et aujourd'hui ont été importés des ex-pays socialistes ou de l'Occident. Les institutions humanitaires et les Nations Unies sont restées passives ou pratiquement inefficaces jusqu'après la guerre du Golfe. Mais les pays occidentaux sont également responsable face aux exilés ézidis. Alors que l'on s'emploie de plus en plus à reconnaître les différences, à valoriser les pratiques culturelles des autres peuples, il serait possible et urgent de fournir aux Ezidis émigrés la possibilité de transmettre et de valoriser leur propre culture. Dans le domaine de l'interculturel, l'enseignement devrait réserver une place à ce sujet, ce qui suppose également une formation adéquate des enseignants, là où des élèves ézidis fréquentent les écoles.
Quant aux facteurs internes, ils concernent le fonctionnement de la société ézidie elle-même. Les efforts récemments consentis qui consistent à conserver par des écrits les enseignements religieux et les messages oraux sont à poursuivre et à développer. Le fait même d'avoir pu recueillir les témoignages qui figurent dans le présent ouvrage prouvent une ouverture certaine. En s'inspirant notamment des exemples arménien et juif cités ci-dessus, les Ezidis doivent effectuer des recherches sur leur propre histoire, les publier, de même que ce qui concerne leur patrimoine culturel. Une collaboration étroite avec des institutions telles que l'UNESCO pourrait permettre de récolter et de conserver un héritage précieux pour l'humanité. Les Ezidis doivent être conscients que cet effort vise impérativement à préserver la culture de leurs enfants en exil.
Dangers de l'endogamie
Toutefois, le fait d'accepter de révéler leurs croyances, de transmettre par écrit et d'enregistrer leur bagage historique et culturel ne suffit pas. Deux changements importants s'imposent. Tout d'abord, les Ezidis doivent assouplir leurs règles concernant le mariage et accepter les liens extérieurs aux castes. La diminution des populations ézidies, suite aux massacres et à la répression, et la fragmentation de cette population en plusieurs communautés endogamiques d'effectifs souvent limités constitue, d'un point de vue génétique, une menace sérieuse pour leur existence. En effet, cette diminution de population, constituant un effet de «goulot d'étranglement», favorise une dérive génétique, un appauvrissement de la diversité génétique et par là même une baisse dela capacité adaptative face aux infections par exemple. D'autre part, ce processus peut aussi déterminer une sélection des traits pathologiques. Un assouplissement des barrières interdisant les mariages entre castes différentes pourrait prévenir une possible disparition «biologique» des castes d'effectifs restreints mais dont le rôle symbolique et sociologique est essentiel à la cohérence de la société ézidie. Cet assouplissement préviendrait la disparition d'une communauté fermée sur elle-même depuis des siècles. La structure actuelle condamne donc à plus ou moins long terme les Ezidis à la disparition. Si elle les a protégés au cours des siècles passés, elle s'avère désormais dépassée. Le maintien par une caste restreinte de ses propres privilèges a ainsi un caractère auto-destructif. Le même raisonnement est valable au sujet de la transmission des savoirs: la formation d'une classe d'enseignants chargés de transmettre les savoirs et les croyances de la société ézidie ne doit plus être réservée à une seule caste. La formation d'enseignants pour les écoles religieuse doit être ouverte à une participation plus large. L'autorité doit également être changée et décentralisée. Le pouvoir réservé au seul mîr ou au baba Cheikh ne convient plus aux exigences actuelles. Les intellectuels ézidis ont un rôle à jouer qui nécessite un assouplissement. Ils ont notamment la responsabilité d'attirer l'attention sur la tentative d'assimilation de leur communauté à la culture arabe qui s'accentue de plus en plus.
On le voit, la survie des Ezidis dépend d'efforts venant à la fois d'eux-mêmes et de l'extérieur, menés dans leur pays déchiré et dans l'exil. Les obstacles, s'ils ne sont pas insurmontables, exigent néanmoins rapidement une prise de conscience de part et d'autre. Aura-t-elle lieu? Elle permettrait alors que survive une des plus anciennes religions de l'histoire de l'humanité.