d'autres groupes de Kouchek (un genre de prêtres) pendant les fêtes religieuses. Baba Cheikh n'a pas le droit de se mêler à d'autres gens. Il mène donc une existence solitaire, principalement à la maison, au temple, contrairement au Prince qui, lui, est libre de voyager.
Q — Quel est le symbole de l'unité Ezidie, et qui en est le garant?
Pir. Kh. — L'ange Paon est notre symbole, il représente Malek Tawus. Chaque année, nos récitants prenaient avec eux la statue du paon, faite en bronze, et traversaient la terre de Ezid Khane. Le groupe de sages la portait à travers tous les villages.
Q — Qu'est-ce qui préserve l'unité du peuple Ezidi? Serait-ce le Prince?
Ido Baba — Avant, le Prince représentait à la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Il était le Prince de tous les Ezidis. Si une famille n'avait pas d'héritier, l'héritage allait au Prince. Maintenant, il en va autrement: certains Ezidis sont membres de partis politiques. Les Ezidis qui se trouvent sous la domination du gouvernement ont des relations avec Bagdad. A présent, l'autorité du Prince est moins puissante qu'auparavant.
Pir. Kh. — Tous nos symboles sont importants. Les Ezidis se reconnaissent en portant la chemise une chemise à col fermé appelée “Girivan”. Nous disons que nous sommes le peuple de Girivan. Notre prière est dirigée vers le soleil. Jusqu'à la fin du XIXe siècle, Ezid Khane — la terre des Ezidis — était divisée en sept districts, et chacun avait un paon: nous avions donc sept paons. Un jour, Tahîr Pasha, le chef militaire de Farîk Pasha (le wali de Mossoul) envahit notre territoire et usurpa les sept statues de bronze. Le wali qui lui succéda, Nazîf Pasha, accepta la demande des Ezidis qui exigeaient la restitution des paons. Cinq d'entre eux furent rendus, mais deux se perdirent.
Nous avons aussi une assemblée religieuse dirigée par le Prince. Quant aux affaires religieuses, elles sont toutes entre les mains de Baba Cheikh. Le Prince lui-même le consulte sur les questions religieuses. Ensuite, nous avons Cheikh Wazîr, Baba Gavan et Baba Chawîsch. Cette assemblée supervise les danses religieuses. Ce sont la flûte et Girivan ainsi que le port de larges moustaches qui nous caractérisent. La prière se fait au lever et au coucher du soleil. Le Paon est notre drapeau, celui de Ezid Khane. Comme dans l'Allemagne féodale, chaque canton a son propre drapeau.
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, les sept Paons, un par district, ont été les suivants: Marga, Chingal, Haleb, Tawreez, Nisquf, et un aussi pour la Géorgie, Zozan, et Khalti pour l'Arménie.
La population de chaque district connaissait son propre paon et ses spécificités. Quand le Prince des Ezidis envoyait les récitants avec une statue de Paon, la population sortait pour recevoir les délégués et examinait le Paon afin de vérifier son authenticité et de savoir s'il s'agit bien de celui qu'a envoyé le Prince des Ezidis Khane. Ils s'inclinent devant le Paon, en signe de respect, comme aujourd'hui les peuples s'inclinent devant leur drapeau national.
Ido Baba — L'Assemblée mentionnée par Pir Khidre consiste en deux parties: celle qui sort avec le Paon, les récitants, comprenant également Naquib Kaniya Siî, Cheikh Wazir et Ser Derye Cheikh Àdi (le responsable du Temple). La seconde partie sort avec Baba Cheikh et Baba Gavan. Ils sont habillés en blanc, à la différence des autres.
Q — Qui résout les problèmes sociaux et les conflits parmi les Ezidis?
Ido. Baba — Cela dépend de la nature des problèmes. S'il s'agit d'une petite question, elle est résolue par les aïeux du village lui-même. Si c'est un grand problème, les adversaires en réfèrent aux récitants. Ce n'est qu'en dernier recours que l'on s'adresse à Baba Cheikh ou au Prince.
Q — Quelles sont les obligations des Ezidis envers le Prince?
Ido. Baba — Socialement, ce sont les mêmes que celles rendues aux aghas kurdes. Les Ezidis travaillent pour le Prince qu'ils approvisionnent en bois et auquel ils donnent un dixième de leur moisson. Par ailleurs, la plupart des biens offerts pour le temple de Cheikh Adi reviennent au prince.
Pir. Kh. — Comme il apparaît dans le Mishor, le document, le Prince doit résider à Lalish, où se trouvent le temple et l'assemblée religieuse. Il y a encore une quarantaine d'années, c'est là que vivaient la plupart de nos saints hommes. Ce sont Baba Cheikh et le Prince qui administrent Lalish. Chaque famille ézidie doit y amener annuellement du pain, du yogourt et de l'huile d'olive. Une tradition zoroastrienne veut également que chaque tombe d'homme saint ait son propre feu. A Lalish, on trouve aussi une oliveraie. La culture des olives est sacrée pour nous.
Cheikh Ido — Toute la classe religieuse réside à Lalish. C'est seulement quand a éclaté la révolte de 1961 qu'ils ont commencé à partir et à s'installer dans les environs de Lalish.
L'attitude envers les animaux et les plantes:
la Fête du Veau
L'entretien est momentanément interrompu car le Prince Khayri commence à organiser la cérémonie du veau. Nous sommes dans la cour du Temple de Cheikh Adi. Des milliers de pèlerins se sont répartis sur deux rangs dans la cour du temple. Un membre du clan des Qatanis emmène le veau dans les montagnes voisines, puis le ramène dans la cour de Lalish où le sacrifice peut commencer.
Cette fête du veau remonte aux traditions sumériennes. En octobre, les jours deviennent de plus en plus courts. La crainte existait chez les anciens de les voir diminuer à tel point que le soleil se trouve en danger. Une grande inquiétude régnait alors, et l'on tenta de sauver le soleil en sacrifiant un veau. Le taureau était chez les Babyloniens un symbole de pouvoir et de fertilité.
Dans la cour du temple, où nous assistons au début de la cérémonie, nous ressentons une inquiétude mêlée d'excitation lorsque le veau est conduit hors de la cour du temple. Le Prince recommande aux gardes d'agir avec douceur et d'assurer la discipline sans brutalité pendant la fête, à moins qu'elle ne soit vraiment nécessaire. Sitôt après le sacrifice, les danses commencent au rythme de la musique. Le Prince, Baba Cheikh et l'ensemble des dignitaires religieux, hommes et femmes de tous âges, y participent avec ferveur. Ce sont des danses spirituelles qui visent à libérer l'homme de ses péchés. Elles durent environ cinq minutes, après lesquelles la détente succède à l'angoisse.
Q — Que représente le serpent noir?
Pir. Kh. — Le serpent noir est sacré par deux fois. D'abord quand le prophète Noé eut construit son arche, et que le déluge commença, celle-ci s'écrasa contre un rocher de la montagne Dasin. Cela creusa un trou et comme l'arche portait les mâles et les femelles de chaque race, toute l'existence était en danger. Le serpent s'enroula et boucha le trou de son corps, empêchant l'eau de pénétrer dans l'arche. La vie fut alors sauvée. Ensuite, le serpent est le symbole de la connaissance et de la sagesse. Au Paradis, avec Adam et Eve, son rôle est connu.
Nous avons aussi une personnalité nommée Cheikh Mend, qui représente le serpent. La famille de Cheikh Mend peut capturer le serpent et guérir ceux qui en sont mordus. Dans l'ancien temps, nous n'avions pas de médecins et pour chaque maladie, nous recourions à un symbole du pouvoir surnaturel pour les traiter; ainsi, celui qui était mordu par un serpent venimeux était amené à un cheikh responsable de ce type d'urgence. Celui-ci utilisait une aiguille, opérait de petits trous à l'endroit de la morsure et essayait d'en extraire le poison avec sa bouche. Scientifiquement, cela était correct. Psychologiquement, un tel geste avait une bonne influence sur la personne empoisonnée, et le fait d'être reçu par le responsable d'une telle maladie lui était bénéfique.
Cheikh Ido — Généralement, le serpent noir ne doit pas être tué, non seulement parmi les Ezidis mais aussi chez les Kakaï et le peuple Barzani.
Q — Y a-t-il des oiseaux sacrés et d'autres de mauvaise augure pour les Ezidis?
Pir. Kh. — Il y a un petit oiseau avec une crête qui est sacré. Nous ne le tuons pas. Nous aimons aussi la huppe. Certaines de nos tribus ne mangent pas les coqs, d'autres ne mangent pas de courge, car un de nos saints s'est caché derrière une de ces plantes, ce qui le mit à l'abri des regards de l'ennemi. Ce sont des habitudes sociales. Le taureau est sacré; nous avons aussi une fête du taureau, qui existait déjà parmi les Zoroastriens et à l'époque sumérienne. Quand les paysans labouraient leurs champs et retournaient à la maison en fin de journée, leur femme préparait un feu et jetait des friandises, des dattes et des raisins secs sur les taureaux qui labouraient les champs. L'élevage des moutons est aussi éminemment sacré, puisqu'il rend de nombreux services à l'humanité.
Ido Baba — A l'époque de Gilgamesh, il était question d'un “taureau céleste”, ce qui signifie qu'il est béni. Les Israélites sacrifient des taureaux, les Sumériens et les Babyloniens célèbrent la fête du Bœuf.
Q — En hiver 1981, lors d'une invitation à Londres, dans un restaurant grec, le Prince Tahsin se trouvait avec nous ainsi que son frère Faroq. Lorsqu'on nous servit des laitues, Faroq prit ses services, mais avant qu'il eût pu y toucher, le Prince Tahsin dit d'une voix autoritaire: «Faroq, ne mange pas cette laitue!» Faroq obéit. Pourquoi?
Pir. Kh. — Aucun texte religieux n'interdit la salade. Il s'agit plutôt d'une coutume sociale. Un de nos saints, Cheikh Hassan, était emprisonné à Mossoul. Les Mossoulites l'humilièrent en lui lançant des feuilles de laitue. C'est pourquoi nous n'en mangeons pas. Mais cette coutume n'a rien à voir avec la religion. D'ailleurs la salade n'est pas seule en cause, mais également la couleur bleue. Nous ne l'utilisons pas car elle est liée à des événements historiques. Mais pour revenir à la salade, notre Prince Ezidi Cheikh Hassan gagnait rapidement de l'influence. Le wali de Mossoul, Badroddin Loa loa, le détestait. Un jour, le Prince des Ezidis visita la cité de Mossoul. Le wali saisit l'occasion pour l'emprisonner injustement. Il tua ensuite le Prince et fit traîner autour de la cité, l'exhibant au public. Les Mossoulites lui jetèrent des feuilles de laitue. C'était en l'an 644 de l'Hégire.
Maintenant, en ce qui concerne la couleur bleue et pour autant que nous le sachions, les Mages étaient anti-Zoroastriens. Le drapeau des Mages était bleu. Alors quand les Zoroastriens virent s'avancer les armées des Mages, sachant qu'ils ne pourraient résister à des forces aussi importantes, ils se cachèrent et commencèrent à ressentir le complexe du bleu; depuis lors, la couleur a été associée à la persécution et à la répression.
Aujourd'hui par exemple, si vous ne pouvez pas résister à l'ennemi, vous hissez le drapeau blanc, ce qui signifie que vous vous rendez. La même chose existe dans notre mythologie. Si une mère souffre de voir ses enfants mourir les uns après les autres, quand elle a un nouvel enfant, la peur de le perdre est considérable. Finalement, elle lui met un bracelet bleu à la main, lequel signifie que l'enfant est remis entre les mains du pouvoir destructeur; c'est un signe de soumission à ce pouvoir qui ne lui fera alors aucun mal. De telles traditions existent dans notre société. Les mères déposent souvent des bracelets bleus sur le berceau de leur enfant en guise de protection.
Distribution géographique de la population
Q — A combien estimez-vous le nombre des Ezidis, et quelle est leur distribution géographique?
Pir. Kh. — Au Kurdistan méridional, les régions suivantes comportent des populations ézidies: Lalish, Bashok et Behzan, près de Mossoul, Shingal, la région d'Alquosh, Kend, Berbini, Qadiya et Sylivana. Environ 60'000 Ezidis vivent au nord-ouest de l'Iran, dans les régions de Tilgever et de Mergever. En Turquie, on trouve des Ezidis dans la région de Mardin et celle de Entab, mais durant ces vingt dernières années, la majorité a émigré en Allemagne à cause de la répression. Leurs villages ont été occupés par les aghas avoisinants; ces derniers ont usurpé leurs champs et confisqué leurs biens. Nous avons aussi des Ezidis en Arménie et en Géorgie, et beaucoup en Syrie. Il est difficile de chiffrer précisément le nombre de ceux qui ont émigré vers l'Europe.
En ce qui concerne le Kurdistan méridional, nous estimons notre peuple à plus d'un demi-million d'individus. Le recensement de 1977 comptait plus de 240'000 Ezidis, et celui de 1987 420'000. Maintenant, six ans se sont écoulés et nous sommes certainement plus d'un demi-million, sans compter ceux qui, pour des raisons politiques, n'ont pas enregistré leur nom.
Notre population en Géorgie, par exemple, forme une communauté de 40'000 à 50'000 personnes. En Arménie, nous dépassons la population de Géorgie.
Quant à l'Allemagne, elle accueille environ 60'000 personnes. Tous ensemble, nous sommes environ un million.
Q — Y a-t-il des villes ézidies?
Pir. Kh. — Nous avons de petits bourgs, tels Esifné, Jangal, Bachok, Bahzan. Nous avons également de grands villages, comme Qatar. Il y a des années, il était composé de 1'200 familles, chacune comprenant environ vingt-cinq membres. Ceux-ci restaient ensemble, comme le voulait la tradition.
Q — Vous avez mentionné la géographie, dans le 7e de l'Hégire.
Pir. Kh. — A cette époque, les Ezidis étaient puissants, comme en atteste ce document. Ils percevaient des impôts et les amenaient à Lalish, où l'on trouvait les noms des tribus et des régions où les taxes étaient collectées. De Rewan à Tikrit, d'Alep à Asfehan, un dixième des céréales était amené à Lalish. On comptait de nombreux Ezidis à Tikrit.
Q — Est-ce que tout cela était organisé par un gouvernement?
Pir. Kh. — Le Cheref-Nameh (1596), le premier livre de l'histoire kurde, écrit par le Prince kurde de Bitlis Cheref Khan, nous renseigne: une principauté existait, appelée Dasin, ce qui veut dire les Ezidis. Il y avait le Dasini-haut et le Dasini-bas. L'actuelle cité de Dohouk était alors la capitale du bas-Dasini. Plus tard, le Prince d'Amadiya “Hassan” annexa Dohouk à Amadiya; mais la principauté de Cheikhan, avec sa capitale Ba'adre, fut sauvée. Il y a 350 ans, nous avions une principauté à Achote, que les Assyriens nous ont prise. Nous avions Sylivani, Pesh Khabour et Domili. Les Ezidis étaient à Alep, à Afreen, en Iran, en Turquie et à Tikrit.
En l'an 226 de l'Hégire, le Calife abasside Mo'atasim envoya par deux fois ses armées pour détruire la religion de Dasini, et contre le Prince Ja'afer Dasini, autour de la région de Mossoul; ses troupes furent vaincues. Le Calife plaça alors son armée sous le commandement d'un Turkmène qui connaissait les tactiques de la guerre dans les montagnes. Cette fois, les forces ézidies furent battues, mais le Prince préféra mourir impoisonné plutôt que de se rendre à l'ennemi. Quelque 10'000 familles furent emmenées en captivité à Tikrit.
Sous le régime Baas
Q — Que pensez-vous de ce que Kanan Makiya a dit dans son livre Cruauté et silence ? Les Ezidis ont-ils effectivement été utilisés par le gouvernement irakien, avec les Palestiniens, pour mater la révolte des Chiites dans le Sud? Y a-t-il une inimitié historique entre les Ezidis et les Chiites?
Prince Khayri — Il est vrai que nous avons entendu cela, mais il s'agit de propos contraires à la réalité. L'armée irakienne a porté des turbans rouges afin de donner l'impression que c'étaient les Ezidis qui écrasaient le soulèvement du sud. Malheureusement, ce plan du gouvernement a partiellement réussi à tromper certaines personnes. Les Ezidis n'ont aucune inimitié avec quiconque. Nous sommes amis de toute la société irakienne, du nord jusqu'au sud. Le gouvernement de Bagdad voulait semer les graines de la division, mais le peuple du sud ne doute pas de notre amitié.
Q — Dans l'ouvrage auquel je fais référence, Kana Makiyya dit que lorsque les Chiites se sont soulevés au sud, à Kerbala, Najaf et Bassora, le gouvernement de Bagdad a utilisé les Ezidis et les Palestiniens pour écraser leurs révoltes. Est-ce vrai?
Pir. Kh. — Lors d'une réunion avec le CNI, le Congrès National Irakien, des représentants chiites étaient présents. Quand ils ont su que nous étions là, ils nous ont demandé si nous faisions partie de l'Unité Ezidie utilisée par Saddam Hussein pour écraser la révolte dans le sud. Nous leur avons répondu que nous déplorions le succès rencontré par ce plan de Saddam: la répression exercée contre les Chiites était double, s'exerçant contre eux aussi bien que contre nous. Le régime a confisqué nos villages, nos champs, notre terre; il a en outre défié notre identité nationale et nous a forcés à nous enregistrer en tant qu'Arabes.
Il a en outre tenté de déformer notre religion et de les dresser contre nous, en habillant la population arabe regroupée de Tikrit et Samara avec des habits Ezidis et des turbans rouges, pour qu'ils nous ressemblent. Voilà quelle est la réalité du plan Ba'ath. Nous n'avons aucune inimitié contre quelque frange que ce soit de la population irakienne. Historiquement, Yezid, le fils de Moawiya, tua le fils d'Ali, le quatrième calife de l'Islam. Nous autres, Ezidis, n'avons rien à faire avec lui. Il est faux de nous appeler les disciples de Yezid; nous sommes appelés Ezidis, ce qui signifie le peuple de Dieu. Cela n'a rien à voir avec Yezid, le fils de Moawiya.
Q — Que faisiez-vous pendant le soulèvement de 1991?
Lieutenant Hussein (ayant servi dans l'armée irakienne) — J'ai été un témoin oculaire dans l'armée irakienne, à Bagdad. Cela se passait en 1991, alors que le gouvernement bombardait Najaf et Kerbala, (villes saintes chiites en Irak) avec des missiles sol-sol. A cette époque, il y avait moins de 200 soldats ézidis dans toute l'armée irakienne; ils étaient répartis partout à travers le pays. En fait, il s'agissait d'un plan visant à diviser les Chiites et les Ezidis.
Q — Et qu'en est-il de la destruction de vos villages?
Pir. Kh. — Si notre histoire est faite de grands fardeaux et de nombreuses persécutions, cela est particulièrement vrai sous le régime Ba'ath. La situation est devenue insupportable.
Nos villages étaient des bases pour les Pesmergahs, en particulier ceux des régions de Qadi, Berbeni, Mihat et Mamresha. Nos jeunes se sont révoltés plusieurs fois; le régime ba'ath a alors détruit nos villages dans la région de Sylivana, et brûlé nos champs. Mais la période la plus tragique est celle qui a suivi l'effondrement de la révolte kurde en 1975. La première mesure hostile qu'a prise le régime ba'ath au Kurdistan était particulièrement dirigée contre les Ezidis. Les populations des villages avoisinant Mehata et Mamresha ont été regroupées et chassées manu militari de leurs terres. Les habitants ont été forcés de vivre dans la terre aride du désert. Inversement, des Arabes ont été invités à s'installer sur notre terre natale. Ce ne sont pas moins de onze villages qui ont ainsi été arabisés. Nous avons aussi été les victimes du plan Al-Anfal, la solution finale du régime ba'ath. Il faut dire ici que les tribus arabes de Chammar ont refusé d'occuper notre territoire. Ensuite, plus d'une centaine de villages des montagnes du haut et du bas Chingal ont été évacués et détruits. Neuf camps ont été construits par le gouvernement afin de regrouper la population ézidie évacuée de ses villages.
Ces camps ont reçu des noms arabes. En 1987, le plan Anfal a commencé sur le territoire ézidi, et bon nombre de nos hommes ont disparu à jamais. Le gouvernement baas nous a non seulement pris notre identité nationale et déformé notre religion, mais il a également confisqué nos terres et les a arabisées. Les hommes évacués sont devenus des portefaix et des nettoyeurs de rues à Mossoul et dans d'autres villes.
Certaines lois ont été établies afin de libérer les Kurdes musulmans du service militaire. Mais les Kurdes ézidis n'en ont jamais bénéficié. Une autre loi a dédommagé les Kurdes musulmans après l'évacuation et les déportations de leurs villages. Nous autres, Kurdes ézidis, nous n'avons pas non plus été couverts à cette occasion. Ainsi d'un côté, quand le régime baas a pu édicter une loi favorable aux Kurdes musulmans, nous en avons été privés sous prétexte que, pour le régime de Bagdad, les Ezidis étaient Arabes! D'un autre côté, quand ce même régime a édicté des lois défavorables aux Kurdes, nous seuls avons été concernés, par exemple avec le plan de déportation et la confiscation de nos terres: nous étions ainsi les seuls à devoir supporter tout le mal qui écrasait les épaules des Kurdes; mais lorsque les Kurdes étaient traités avantageusement, nous n'étions plus considérés comme tels. En fait, nous avons reçu le pire des traitements de la part du gouvernement de Bagdad .
Lieutenant Hussein — A dire vrai, il n'y a eu aucune loi bénéfique pour les Kurdes. Celles qui ont été édictées ont toujours eu des motifs politiques. au Kurdistan, à la chute du régime baas, le nombre des villages ézidis détruits s'est élevé à deux cents, dans la région de Telkef et d'Alqosh. Un décret gouvernemental annoncé par le RCC, le Conseil de Commande Révolutionnaire irakien, daté du 16 mars 1978, concernait le district de Cheikhan, peuplé par une majorité de Ezidis. Cette loi décrète la saisie du moindre centimètre de notre terre.
Q — Y a-t-il des Ezidis non Kurdes?
Hasso N. — Non, pour autant que je sache, tous les Ezidis sont Kurdes
Q — J'ai demandé à certains de vos aïeux des détails concernant le Kafiya, le foulard arabe. Ils m'ont répondu qu'il y a tout juste quarante ans, on ne voyait ici aucun kafiya. Comment expliquez-vous de tels changements parmi votre population?
Pir. Kh. — Cela est dû aux changements politiques. Auparavant, quand un Ezidi se rendait à Mossoul, les enfants Mossoulites l'insultaient et l'humiliaient. Il était reconnu à ses habits et appelé un adorateur du Diable. C'est par peur et pour échapper aux persécutions qu'aujourd'hui, quand un Ezidi se rend à Mossoul, il cache son identité.
Hasso N. — Je pense qu'il n'y a pas de Ezidis dont la langue maternelle ne soit pas le kurde. Les Ezidis ont appris d'autre langues, comme n'importe quel peuple. Mais toutes nos prières, tous nos textes sacrés sont en kurde. Si bon nombre de tragédies se sont abattues sur le Kurdistan, toutes nos traditions sociales, toute notre nourriture, tous nos habits, tout notre mode de vie n'en sont pas moins kurdes. Il ne fait aucun doute que la terre des Ezidis est localisée au Kurdistan, dont elle constitue une partie intégrante. Le phénomène que vous mentionnez à propos du kafiya arabe est le résultat de l'importante pression politique qu'exerce le gouvernement irakien afin de détruire notre identité.
En péril
Q — Pensez-vous qu'une religion basée sur la récitation orale peut échapper à la disparition?
Pir. Kh. — Il est sûr qu'un tel danger existe. En tant qu'étudiants ézidis, pendant que nous étions à Bagad entre 1971 et 1979, nous sentions que notre culture était en danger. La mort d'un homme âgé signifiait qu'une importante partie de notre culture sacrée serait enterrée avec lui. Nous pressentions que le temps viendrait où nous serions ignorants de notre propre culture religieuse et de nos traditions. Un écrivain nommé Abdol Razak Hassan a justement dit dans un livre intitulé Les Yezidis que dans 30 ans, tout ce qui restera du Ezidisme en sera le nom.
Le Kurde et professeur russe Qanate Kurdo nous a encouragés à regrouper notre partrimoine culturel. Nous avons rencontré de nombreux obstacles sur cette voie. Nous étions hautement conscients du danger auquel notre culture était exposée. Nous nous devions de faire quelque chose: former des clubs sociaux ou des centres culturels comme ceux dont nous disposons aujourd'hui.
Les obstacles ont été créés par le gouvernement fasciste de Bagdad et par les éléments réactionnaires que comptent les Ezidis, qui s'opposaient à la transcription de nos prières et de nos textes sacrés. Nous leur avons laissé ce droit, car durant ces deux cents dernières années, l'histoire ézidie a été pleine de massacres. Mais certains de nos aïeux nous ont encouragés à poursuivre notre tâche en cachette. En 1971, feu Baba Cheikh, fils de Cheikh Hâjo, fut le premier, après de nombreuses discussions, à nous laisser enregistrer nos textes. Il nous a raconté que notre peuple était encore naïf, et que les gens disaient: «Regarde! Baba Cheikh fait une chose que n'ont pas encore faite nos ancêtres.» Mais il a fini par accepter avec courage, en disant que le plus important était de sauver notre culture, quelles que puissent être les conséquences de cette innovation.
Depuis cette époque, Baba Cheikh a ordonné aux récitants de nous lire les textes sacrés. Au début, ils hésitaient, mais ils ont également fini par accepter. Ils nous disaient tout ce qu'ils avaient sur le cœur, et nous avons commencé à enregistrer leurs prières. Nous avons déjà diffusé nos textes sacrés par le biais de livres. Mais au vu de la situation politique à Bagdad, nous ne pouvions pas donner corps à l'idée de former un centre culturel. Ce n'est qu'après la Guerre du Golfe que nous avons pu établir un tel centre au Kurdistan libre, après avoir obtenu un parlement et un gouvernement.
Q — Quels changements ont eu lieu ces vingt dernières années?
Pir Kh. — Je pense que nos idées sont plus ouvertes qu'alors. Si j'avais pris une photo d'un récitant en faisant le tour d'un village, pour faire une carte postale par exemple, ma caméra aurait été confisquée et le film mis en pièces. Nous n'avions aucune possibilité d'écrire nos textes, tous refusaient de chanter pour nous. Nos chants sociaux eux non plus n'ont pas été enregistrés avant une vingtaine d'années. Auparavant, rien ne pouvait être écrit. Mais aujourd'hui, vous avez vous-même pu participer au pèlerinage, et observé de vos propres yeux le nombre de caméras vidéo. Cela signifie que les Ezidis ont commencé à accepter l'évolution. Avant, nos enfants refusaient d'aller à l'école parce que leurs parents s'y opposaient. Du fait que les matières islamiques ou chrétiennes y étaient enseignées, on peut comprendre que notre peuple ait refusé d'être enseigné dans une autre religion que la sienne. A plusieurs reprises, des écoles se sont ouvertes dans nos villages. Mais elles ont été fermées à cause du refus général de participer aux cours. Aujourd'hui, nous avons des centaines d'ingénieurs, d'enseignants, de militaires, de docteurs, hommes ou femmes, quand bien même le nombre de ces dernières est moins élevé que celui des hommes. Désormais, nous avons un groupe instruit qui joue un rôle important dans la vie politique et dans le mouvement national kurde.
Cheikh Ido — Comme pour l'Islam et d'autres religions, certaines pratiques ne changent jamais, par exemple chez les Ezidis, la manière de prier, de jeûner, de faire un pèlerinage. D'un autre côté, des changements ont lieu avec les développements sociaux, notamment ces vingt dernières années. Maintenant, nous enregistrons nos textes sacrés; nous n'allons pas seulement à Mossoul, mais nous sommes également présents en Europe . Nos contacts avec le monde extérieur ont augmenté, mais nos prières sont restées exactement les mêmes que jadis.
Q — Ne pensez-vous pas que votre religion, en vous liant au passé, est une barrière contre le progrès?
Ido. Baba — Nous essayons de développer les domaines qui peuvent être développés, afin de les harmoniser avec la vie moderne. Si nous vivions dans le passé, je ne pourrais pas manger avec vous par exemple, ni partir en Europe. Vous n'auriez pas pu venir à Dohouk non plus. Nous sommes désormais libérés de tels handicaps.
Q — Est-ce que l'introduction de la modernité dans votre société représente une menace pour votre religion?
Ido. Baba — Comme vous l'avez dit, la modernité est une menace pour notre religion orale. Nous essayons de sauver la base de notre religion, et l'établissement de ce centre entend y contribuer.
Pèlerins venus d'Allemagne
De retour à Dohuk, nous sommes maintenant dans le Centre Social et Culturel de Lalesh, récemment établi. Son but principal est de sauver la culture ézidie menacée de disparition. Nous avons rencontré ici deux pèlerins, M. Haj Jamil Silo, et M. Ali Jindo, originaires de la tribu Khalti. Tous deux sont des Ezidis originaires de Turquie, mais vivent en Allemagne depuis sept ans. C'est avec une grande vivacité qu'ils m'ont répondu lorsque je leur ai demandé la raison de leur présence dans un tel lieu.
— Nous sommes venus à la recherche de notre foi, afin d'être bénis par notre religion. Nous aimerions retourner à nos croyances. Nos enfants eux aussi devraient retourner à leur religion originelle. Cela est la meilleure manière pour nous de nous sentir totalement heureux. Nous avons reçu la bénédiction de Dieu. Notre religion est très ancienne. Nous devons la raviver parmi la diaspora ézidie d'Allemagne, pour l'amour de l'ange Paon et pour celui de Cheikh Adi. Nous avons trouvé des livres dans ce centre de Lalesh. Ils seront d'une grande utilité afin que nos enfants retournent à leurs racines. Car même si nous vivons cent ans, notre fin est toujours la mort et nous devons rechercher l'Eternel. Notre religion n'est pas comme les autres. Elle recommande la bonne pensée, la bonne parole et les bonnes actions. Nous ne descendons pas d'Adam et d'Eve comme les autres. Quiconque suit les instructions de notre religion ne brûlera pas par le feu de l'enfer. Rien n'est parfait dans ce monde, sauf Dieu.
La conception de la mort
Q — Comment évaluez-vous les liens entre le monde de l'esprit et le nôtre?
Pir. Kh. — Nous ne pensons pas que l'esprit d'un homme meurt. Nous disons qu'il ne s'éteint jamais. Quand une bonne âme quitte le corps, elle va immédiatement à un autre homme, encore meilleur. Ainsi l'esprit, à travers la répétition de la mort des corps, va du bien jusqu'au meilleur; dans un processus graduel d'incarnation, l'âme s'améliore. Si les actions ont été mauvaises, alors l'esprit ira dans le corps d'un mauvais animal; afin de souffrir, d'apprendre et de se repentir, puis de faire le bien; il sera ensuite graduellement réformé. Quand le corps meurt à nouveau, l'âme “réformée” pourra aller à un homme bon. Ainsi l'esprit ne meurt jamais.
Service militaire
Q — Récemment, j'ai lu un mémorandum, signé par des notables ézidis, adressé à Istanbul au début du siècle. Les notables en question y établissaient la liste des interdictions. A la fin, il était dit qu'un Ezidi ne pouvait pas faire son service militaire, car il agirait alors à l'encontre de sa religion. Ne pensez-vous pas qu'une telle attitude renforce votre isolement, et vous coupe du monde extérieur?
Ido. Bab — Je ne pense pas que les interdictions cataloguées dans ce mémorandum étaient vraiment sincères. Les notables voulaient simplement éviter le service militaire. Des relations mutuelles ont toujours existé entre les Ezidis et leurs voisins. Par exemple, la principauté de Cheikhan a toujours existé jusqu'au XVIIIe siècle. Des voyageurs ont mentionné que les Ezidis étaient responsables du transport sur la rivière en “kelek”, petite barque destinée à l'usage de tous les passagers. Mais en général, ni les Kurdes musulmans ni les Kurdes Ezidis n'aiment le service militaire.