se transforma en poussière et en brume. Ensuite, la brume et la poussière s'unirent et il commença à pleuvoir. L'univers devint comme un grand océan. Dieux pris l'arche, visita l'univers avec les sept anges, puis embarqua à Lalesh. Quarante ans furent nécessaires pour que la Terre apparaisse. L'eau devint alors montagne, forêt et terre. L'autre grande partie du Diamant explosé se transforma en soleil et les petites parties en lune et en étoiles. Tous ces éléments se trouvent dans nos textes récents.
L'univers resta liquide
balayé par des vagues constantes.
Il est dit que l'univers
ne voulait pas se calmer
sans l'ultime secret.
Alors Lalish apparut sur l'univers,
les plantes et la verdure poussèrent,
embellies par le mélange des quatre éléments:
la terre, l'eau, l'air et le feu.
A partir de ces éléments, Dieu créa le corps d'Adam avec de la glaise; le son d'une flûte fit entrer l'âme dans son corps. Dieu avait déjà créé les sept anges. Il ordonna alors aux anges de prier pour Adam; c'est de son aisselle qu'Eve fut créée. Ils mangèrent un fruit, un grain de blé, et c'est selon la volonté de Dieu qu'Adam et Eve descendirent sur la terre et qu'ils s'y multiplièrent — il n'était pas permis de se multiplier au paradis.
Q. — Pourriez-vous nous parler brièvement de l'origine de la religion des Ezidis?
J. Il. M. — L'origine de la religion des Ezidis, d'après de nombreux historiens, est la combinaison des religions de Nabu de Babylone et de Mitra, la divinité du soleil de l'ancien Iran. Cette dernière se transforma lorsque les Ezidis découvrirent l'idée de Dieu, qui impliqua l'apparition du monothéisme. Alors ils appliquèrent le nom de Ezdan au pouvoir surnaturel. C'est ainsi qu'il fut nommé par les Ezidis. Yezdan, tel que le mot est prononcé par les savants de l'Ouest, est peut-être dérivé du nom de Ezid ou Yezdan, l'ancien nom de Dieu au Kurdistan et en Perse. Les Ezidis découvrirent l'idée de Dieu par hazard, vers l'an 2000 avant J.-C. Jusqu'à aujourd'hui, ils ont adopté une attitude positive, interagissant avec les religions sémitiques voisines. Le judaïsme, le christianisme et l'islam eurent une grande influence sur eux.
Q. — Certains disent qu'à cause des nombreuses campagnes menées contre les Ezidis, venant de toutes les directions, la résistance était impossible. Alors, à contre-cœur, ils acceptèrent ce qui était imposé par l'Islam. Cela fut nécessaire pour éviter l'annihilation. Le Ezidisme se mélangea ainsi à tel point qu'il finit par devenir un mélange complexe, et perdit sa principale orientation. Pensez-vous qu'il a réussi à préserver son originalité?
Pir. Kh — Ce que vous dites est exact. Nous avons été la cible de 72 pogroms, comme celui de Mohammed Pash Kour de Rawendouz, en 1831, et surpassés par les forces de destruction. De 1'250'000 qu'ils étaient, seuls 8'000 Ezidis échappèrent au massacre, qui furent forcés de se convertir à l'Islam. Ceux qui échappèrent au massacre trouvèrent refuge dans les forêts et les montagnes lointaines. Avant, en 644-645 de l'hégire, Badreddin Loaloa Atabeki envoya par deux fois ses armées depuis Mossoul. Il occupa le Temple de Lalish, exhuma la tombe de Cheik Adi et brûla des ossements.
Il y a eu de nombreux autres pogroms, face auxquels nous avons dû recourir à une attitude préventive, et montrer ouvertement notre conversion à l'Islam, tout en gardant secrètement notre foi originelle.
Certains de nos leaders adoptèrent cette position: ils se firent passer pour musulmans, mais secrètement à la maison, ils gardaient leur ancienne croyance. Il est donc difficile, à cause des dangers perpétuels auxquels nous avons été confrontés, de distinguer la part des valeurs profanes injectées dans nos traditions et celle des vraies valeurs ézidies. Si nous regroupions tous nos textes religieux, nos chants, nos hymnes et si nous les analysons avec soin (ce qui n'est pas une tâche facile), je pense que nous pourrions reconnaître quelles sont les valeurs ézidies originales et lesquelles ont été imposées par la force à notre religion
Q — Certains historiens ont dit que la religion n'est plus la même qu'à l'origine, tant elle s'est mélangée à d'autres…
J. Il. M. — La religion ézidie étant syncrétique par nature, puisqu'elle s'est formée, ainsi que je viens de le préciser, de la combinaison de deux religions, il est donc naturel qu'elle ait interagi avec d'autres. Par exemple, Zoroastre était, selon nos croyances, un Ezidi qui essaya d'introduire de nouvelles traditions, tout en maintenant la croyance de base. Le judaïsme, le christiannisme et l'islam influèrent également sur notre religion. Il est notoire que cheikh Adi, qui immigra en 1060 après J.-C, introduisit le soufisme et on y trouve de nombreuses traces de l'islam. Mais toutes ces influences n'ont pas transformé la structure de base du ézidisme.
Q — Reconnaissez-vous un fondateur de votre religion, analogue à Jésus pour le christianisme, à Mohammed pour l'Islam et à Moïse pour le peuple Juif?
Pir. Kh — Le Ezidisme fut formé à travers une longue et graduelle contemplation. Il n'est pas venu par des prophètes, comme cela a été le cas pour d'autres religions judaïques. Certains disent que notre prophète était Abraham, qu'il était originaire d'une région kurde, et que nous connaissons Dieu depuis cette époque.
Nous avons un texte qui mentionne Abraham. Mais notre religion remonte en fait à un temps qui lui est antérieur. Nous avons commencé à connaître Dieu à travers certaines étapes successives. Nous avons reconnu l'une après l'autre les créatures, telles le soleil, la lune, la pluie, le vent, la naissance, la mort, et pour chacune d'elles, nous avons trouvé un symbole. Ensuite, nous avons découvert le créateur, le seul qui ait créé tous ces phénomènes.
Nous sommes appelés Ezidis, ce qui signifie celui qui me créa, ainsi que toutes les choses vivantes. Il n'y a pas de doute que les Sumériens étaient Aryens, bien que quelques écrivains chauvinistes et réactionnaires essaient de déformer leur héritage culturel. Ils essaient de les attribuer à la culture babylonienne et assyrienne, afin de pouvoir les considérer comme sémites. Les Sumériens ont accompli une grande civilisation. Ils étaient des pionniers dans la découverte de l'écriture. Ils avaient leurs propres croyances concernant la création et Dieu. Nombre de leurs croyances existent encore parmi nous. L'origine des Ezidis remonte ainsi à la tradition sumérienne. Après l'effondrement des Sumériens, les Babyloniens ont hérité de leur civilisation, suivis des Assyriens. Durant cette période, la population aryenne s'est soulevée une fois encore, et une nouvelle religion a émergé: le Mithraïsme. Elle vient du plateau d'Iran, comme le disent tous les historiens, et fut suivie par la religion bien structurée de Zoroastre, au sujet duquel existent de nombreux livres.
Les Ezidis ont des similitudes avec le mitraïsme autant qu'avec le zoroastrisme; ce n'est qu'ensuite qu'apparurent dans la région le judaïsme, le christianisme et l'islam. Ils nous influencèrent un peu. Mais ce qui détruisit nos croyances, ce fut la venue de l'islam au Kurdistan. Il s'étendit de deux manières: par l'épée et par le Coran. Nous avons été forcés de nous convertir. Bon nombre d'entre nous ont péri en résistant. Si vous lisez Fatah Al-buldan par Al Belatheri, vous vous rendrez compte de la façon dont les armées islamiques attaquèrent les habitants du Kurdistan, ainsi que de la manière dont ceux-ci se battirent pour ne pas abandonner leur foi. L'auteur mentionne Mossoul et Baâdré, la capitale de Cheikhan. Il ajoute: «Lorsque nos armées, après une rude bataille, ont atteint Mossoul, nous avons traversé le Tigre et sommes partis vers Dasin. Là, nous avons rencontré une vive résistance.» Certains d'entre nous se sont convertis à l'Islam; d'autres ont accepté de payer des taxes. Ayad Al-Ghanem était un chef militaire. Il rencontra la population de Dasin. Les gens lui demandèrent: «Pourquoi nous traitez-vous comme des incroyants? Nous reconnaissons un Dieu.»
Le chef militaire islamique demande alors conseil au Calife Omar, qui répondit:
«Traitez-les comme vous traitez les gens du Livre.»
Alors la majorité paya des taxes et les autres émigrèrent, ces derniers n'étant pas autorisés à emmener leurs biens. C'est ainsi qu'en s'exilant, ils ne sauvèrent que leur foi.
Q — Le Zoroastrisme s'est-il étendu partout au Kurdistan?
Pir. Kh. — La religion de Zoroastre était la religion de l'Etat, de la classe dirigeante. Durant deux cents ans, la population ne l'a pas acceptée facilement. Elle mit près de 800 ans à devenir la religion officielle de l'Iran. Mais nous avons des liens avec le zoroastrisme ainsi que les Kakaï. Pour eux, les prières se disent en kurde, et nous sommes nous aussi influencés par Zoroastre, sans être toutefois absolument zoroastriens. Nos croyances datent d'avant lui et nous avons également subi d'autres influences, en particulier avec la venue de Cheikh Adi et celle de ses descendants. Il faut également dire que le Wali de Mossoul a tué son petit-fils.
Les livres sacrés
Q — Avez-vous un livre sacré?
J. Il. M. — D'après les traditions orales, nous avions un livre sacré qui s'appelait Mishafa-Resh, le livre noir, et un autre intitulé Jilwa, solitude, mais qui ont été perdus. Selon d'autres sources issues de la tradition orale, il existerait un autre livre appelé Mazda-have, la lumière. Mais jusqu'ici, nous n'en avons pas vu d'exemplaire original. En revanche, des copies de Mishafa-Resh et de Jilwa existent dans les bibliothèques européennes et américaines. Néanmoins, l'autorité religieuse des Ezidis n'a pas confirmé l'authenticité de ces deux livres. Mais dans le passé autant qu'aujourd'hui, la connaissance ézidie reste de tradition orale. Cela signifie que parmi les Ezidis, des groupes de personnes appartenant à des classes précises mémorisent la connaissance religieuse, que ce soit dans les villages de Bahzan et de Bahshiqa ainsi que dans le temple sacré. C'est ainsi qu'elle est transmise de génération en génération.
Q — L'histoire de l'Ange Tawus Malek existe-t-elle dans votre livre, ou est-ce uniquement un enseignement oral?
Pir. Kh. — Cela nous mène à un autre sujet: avions-nous un livre sacré ou non? En fait, nous en avions un, mais il a été brûlé lors des nombreuses guerres d'extermination dont les Ezidis ont été la cible. Notre livre aurait dont été détruit, perdu, ou encore caché. D'un autre côté, nous avons des documents, au nombre d'une quarantaine. Nous les avons cherchés et avons réussi à en trouver un dont vous pouvez voir cette copie. Nous avons aussi entendu dire qu'il y avait quarante Pirs, des sages, et que chacun d'eux possède un Mishnour, une lettre ou document. La copie que vous voyez est une copie manuscrite accompagnée d'une signature. On y trouve de nombreuses informations touchant à la distribution géographique de la population ézidie. Il s'agit de l'un de ces quarante documents. Si nous arrivons à trouver les autres, le passé des Ezidis sera éclairci, et nous avons la certitude qu'il en existe d'autres: l'un d'eux se trouve à Mehte, à Shengal. Bon nombre d'autres sont la propriété de familles converties à l'Islam.
Q — Pourquoi n'avez-vous pas de littérature religieuse écrite?
J- Il. M. — Je crois que la seule différence entre les Ezidis et les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens dans ce domaine est que les premiers n'ont pas encore enregistré l'ensemble de leur tradition orale, en particulier celle qui concerne la source divine de la création de l'Univers et l'histoire ancestrale des Ezidis. Mais il est très heureux que ce processus ait commencé voici une vingtaine d'années. Nous avons jusqu'ici enregistré un quart de nos traditions, et la discussion se poursuit quant à la continuation de cette recherche sur une base régulière, et dans le cadre d'un programme élaboré en trois plans. Cette recherche pourrait être dirigée par le Prince, le chef de la société ézidie, par Baba Cheikh, chef religieux des Ezidis, ainsi que par d'autres érudits de la religion ézidie.
Q — Pourquoi cette obstination, au travers des siècles, à ne pas transcrire la connaissance de votre religion?
J- Il. M. — L'histoire des Ezidis, jusqu'en 1917 et à la fin de l'Empire Ottoman, est très sanglante, caractérisée par les massacres et les persécutions, et les Ezidis ont été très inquiets. Ils ont eu peur qu'une fois leurs traditions et leurs connaissances enregistrées, celles-ci puissent tomber dans les mains d'étrangers. Et puisque de nombreuses connaissances contredisent les écrits des autres religions, cela exposait les Ezidis à être en butte à des pillages et à des persécutions toujours plus nombreux. Il ne faut pas oublier que selon nos propres sources, l'on compte près de 72 pogroms à l'encontre des Ezidis; j'ai d'autre part répertorié plus de trente-cinq guerres. Selon les historiens, leur nombre est encore plus important, qu'elles aient été lancées par l'Empire Ottoman, par les tribus locales ou par leurs voisins. Ces guerres furent légalisées et sanctifiées par les hautes instances d'Istanbul pendant le règne Ottoman. Ce passé tragique n'a pas encouragé les Ezidis à enregistrer leurs connaissances.
Sur la base de ma longue cohabitation avec les Ezidis, étant Ezidi moi-même, il m'apparaît que le caractère principal de cette religion s'articule autour de l'idée de Dieu. Il y a un pouvoir surnaturel derrière l'Univers. Notre peuple croit en un Dieu qu'il appelle Yezdan ou Ezdi. Il croit ensuite au Paon, Malek Tawus, l'ange-chef parmi les sept anges. Nous croyons en outre aux six anges. Ceux-ci ont été incarnés dans sept personnages au temple de Lalesh. Ils ont vécu sur terre, puis ont disparu. Les Ezidis tiennent également dans le plus haut respect les prophètes sémites. Notre peuple prie le matin et aussi quand il voyage. Cela n'est qu'un bref résumé de la structure Ezidie.
Le diable selon les Ezidis
Q — Comment voyez-vous le diable?
Dr Azad — Ce mot injuste (il ne le prononce pas) est un mot arabe; il vient du Coran. Nos textes sont en kurde, et comme les Ezidis ne sont pas musulmans, il n'y a pas de raisons pour qu'on trouve ce mot (il ne le prononce pas) dans les textes ézidis. Notre religion ne reconnaît ni son existence ni son règne; il n'a pas sa place dans le ézidisme.
Nous sommes pleinement unitaires: cela signifie que rien ne peut exister sans la volonté de Dieu. Il n'y a pas de rival à Dieu, rien ne peut l'égaler.
Q — Dieu n'a pas d'ennemis?
Dr Azad — Non, il n'est pas possible qu'il ait des ennemis. Si vous trouvez un ennemi à Dieu, vous êtes en pleine contradiction. C'est un argument qui va à l'encontre de ses propres intentions. Dieu est le Souverain. Il n'est pas logique qu'il ait créé son propre rival. Il créa l'homme et l'instruisit à faire le bien. L'homme trouvera le bien s'il fait le bien, et le mal s'il fait le mal. Le bien et le mal viennent de Lui. Il n'y a pas de mot dans les textes ézidis pour cela (il ne le prononce pas). Il s'agit d'un mot étranger, d'un mot arabe. L'ennemi l'a utilisé par le passé et l'utilise encore contre nous pour nous humilier et nous insulter. Alors nous y sommes devenus sensibles.
Il n'y a pas longtemps, durant les années cinquante, la plupart des Ezidis ne comprenaient pas sa signification. Si vous disiez «chett» et «tichett» ou n'importe quel mot avec la lettre «ch», ils se fâchaient, quoi que vous disiez. N'importe quel mot contenant ce phonème les bouleversait car ils ne le comprenaient pas. Ce mot est totalement étranger, absent de notre religion ézidie et de nos textes sacrés. Il n'a de place ni dans notre vocabulaire ni dans notre religion.
Le Docteur Jasim tient à clarifier les propos du Docteur Azad:
J. Il. M. — Georges Habeeb, écrivain irakien, a traité de cette question. Il dit que Nabu était le grand Dieu de Babylone, et que quand le mithraïsme est venu en Mésopotamie, un temple a été érigé en son honneur au Kurdistan, près du fleuve Euphrate. Ce temple fut nommé Ezida. Quand l'Empire perse domina la Mésopotamie, il imposa à son peuple le culte de Mitra. Les disciples de Nabu durent donc abandonner l'adoration de Nabu et adorer Mitra. Ils changèrent le nom de Nabu en Tawus Malek, le chef paon, qui est un un nom araméen. Cette attitude visait à cacher l'ancienne religion. La langue araméenne était, en ce temps-là, une langue internationale utilisée en Egypte, en Palestine et en Mésopotamie. Il s'agissait de la langue du monde ancien. Tawus Malek est le nom araméen pour désigner Nabu. Or à cette époque, il y avait une coutume: quiconque honorait un symbole était appelé un adorateur d'Iblees, de Satan.
Un jour, un voyageur grec arriva en Mésopotamie. Il parla d'une communauté qui honorait Nabu par de la musique et des danses. Les membres en étaient accusés d'être des adorateurs du Diable. Plus tard, quand des Chrétiens arrivèrent, les disciples de Nabu se trouvaient encore dans un endroit proche des montagnes Jangar. Ils étaient également accusés d'être des adorateurs du diable.
Q — Ce mot viendrait donc de cette époque?
J. Il. M. — Oui, mais par la bouche des étrangers, pas par celle des Ezidis. Les disciples de Nabu étaient très fâchés en entendant ce mot, parce qu'ils se sentaient humiliés chaque fois qu'ils étaient décrits comme tels. Il s'agit d'une humiliation pour Tawus Malek, car Iblees veut dire le mal, le pouvoir destructeur dans la vie, alors que Tawus Malek représente le bien et la beauté. Les Ezidis étaient fâchés parce qu'il est irrévérencieux de qualifier le bien avec un mauvais mot.
Une brève discussion s'ensuit entre le Dr Azad qui conteste cette version du Dr Jasim.
Dr. Azad — Votre explication convient aux intellectuels, mais ne correspond pas vraiment à la réalité des choses.
J. Il. M. — C'est peut-être votre opinion.
Dr. Azad — Par exemple, avons-nous des disciples de Nabu parmi les Ezidis?
J. Il. M. — Oui, parmi les Ezidis de Syrie. Ils le mentionnent souvent.
Dr. Azad — Mais avez-vous entendu parler de Nabu dans nos textes religieux lors des prières?
J. Il. M. — Un instant, j'ai seulement dit que le culte de Nabu s'est étendu à travers toute la Mésopotamie, et pas seulement parmi les Babyloniens.
Q — Selon le point de vue ézidi, comment voyez-vous l'Ange Azazil et sa relation avec Dieu?
Pir.Kh — N'importe quel examen de nos prières et de nos textes religieux démontrerait que nous croyons en un seul Dieu. Il n'a pas d'égal: nous adorons ce Dieu car nous croyons que Dieu a créé les sept anges; un de ces anges s'appelle Azazil, l'ange Paon. Tous les sept sont au service de Dieu. Nous respectons Dieu, mais aussi ses anges. Azazil, l'ange Paon, refusa de prier pour Adam. Dieu demanda: «Pourquoi ne pries-tu pas pour Adam?» L'ange Paon répondit: «Je n'ai pas oublié votre premier ordre: nous ne devons prier que vous. Si je prie quelqu'un d'autre, cela signifie que je Vous reconnais un égal en lui. Ce serait là un acte infidèle.
Dieu fut heureux de cette réponse au point qu'il le nomma chef des anges. Il lui donna le nom de Tawus Malek. C'est là notre conception de la relation de l'ange Azazil avec Dieu; mais selon d'autres religions que nous ne voulons pas mentionner, Dieu se fâcha et l'appela Iblees, ce qui est un mot arabe et signifie celui qui est cassé et a mauvais caractère. Mais les Ezidis sont d'avis contraire. Dieu lui donna même quelque chose qui ressemble à un anneau pour mettre autour de son cou (le Girîvan). Girîvan signifie de bonnes promesses. Nous autres, les Ezidis, nous utilisons cette forme d'anneau pour nos chemises blanches. Par le passé, la sœur de l'autre monde ouvrait elle-même le col de la chemise pour les adeptes Ezidis. Il s'agit d'une initation de ce que Dieu a donné au chef des anges, Tawus Malek.
Les Saints musulmans des Ezidis
Halaj, personnalité soufie très connue, a été brûlé à Bagdad. Shamse Tabrezi de Perse a écrit divers ouvrages soufis, parmi lesquels le Jardin des Roses (Gulistan). Babik Kurami, un Kurde de Perse, est considéré comme le père du socialisme. Je demande au docteur Azad ce qu'il pense de ces Saints musulmans soufis.
Q — Que pensez-vous de Halaj, de Shamse Tabrezi et de Babik Khurami? D'aucuns disent qu'ils sont Ezidis. Pourquoi les tenez-vous aussi en si haute estime?
Dr Azad — Halaj est très apprécié parmi nous; nous avons beaucoup d'affection pour la façon dont il exprime ses opinions ainsi que pour celle dont il a été brûlé à Bagdad. Son souvenir ne quittera jamais l'esprit des Ezidis. Nous le respectons parce qu'il a aboli le règne de Satan. Il est devenu un unioniste, et cela est dans la tradition ézidie. Il a anéanti le pouvoir du mal: le bien et le mal viennent de Dieu.
Q — Comment se fait-il que vous considériez de nombreuses personnalités islamiques comme saintes?
Pir. Kh. — Nous récitons Halaj dans nos prières. Il vint en des temps plus anciens que Cheikh Adi. Il est important de mentionner que le soufisme existait avant l'Islam, ce que prouve bien Cheikh Aladdin Naqshibendi. Les Soufis pensent que Dieu ne s'est pas fâché contre L'Ange Azazil, mais qu'il le nomma chef des anges. Il est le chef de tous les unionistes. C'est ainsi que nous tenons l'ange Azazil en haute estime.
L'avocat Cheikh Ido ajoute:
— Il est vrai que nous avons pris certaines choses de l'Islam, mais pas les éléments principaux. Peut-être trouve-t-on quelques mots de la religion islamique dans nos textes, mais nous n'avons jamais adopté des coutumes telles le jeûne ou la prière tels qu'ils sont pratiqués par les musulmans. Nous avons gardé nos anciennes traditions. Comme le dit Pir Khidre, le soufisme existait avant l'Islam. Je vais vous en donner un exemple: il y a des années, le baptême était considéré comme une tradition empruntée au christianisme. Mais les Ezidis étaient baptisés dans le Kaniya Spi. En lisant les livres d'histoire, nous trouvons que la cérémonie du baptême est très ancienne: elle existait à l'époque sumérienne. Selon la tradition, les hommes non baptisés étaient privés de la bénédiction. L'endroit où se déroulait cette cérémonie s'appelait Petrango. Un homme privilégié s'occupait de cette tâche. La même coutume existe aujourd'hui parmi les Ezidis, à Kaniya Spî, et elle est convoquée par l'administrateur de Kaniya Spî lui-même. Il est possible qu'il existe des similitudes avec d'autres religions, mais la nôtre est plus ancienne. Nus célébrons des cérémonies de pélerinage pendant la même période que les musulmans; mais nous l'avons fait avant l'Islam.
Abraham est venu de la région kurde et est arrivé dans les montagnes de Judi. C'est ce que dit le livre, je l'ai lu il y a environ un mois. Nous partageons de nombreuses traditions communes avec nos voisins, les Kurdes musulmans. Cela montre que s'ils sont musulmans, ils n'ont pas abandonné pour autant leurs traditions ancestrales. Avant la déportation arabe, les Ezidis aussi bien que les Kurdes musulmans célébraient la fête du prophète David. Nous le fêtions, tout comme eux, en sacrifiant des animaux. Maintenant encore, si la poule d'un musulman crie comme un coq, il la tuera, car cela est considéré comme un signe de mauvaise augure. D'autres exemples analogues montrent que les Kurdes convertis à l'Islam ont préservé leurs traditions séculaires.
Q — D'où vous vient votre respect tout particulier pour Halaj et Shamse Tabrezi?
Pir. Kh. — Il est évident que les Ezidis sont un peuple de foi et de vérité. L'ange Paon a obéi à Dieu, au contraire de ce qu'affirment les musulmans. Dieu l'aimait, alors Halaj adopta notre position à l'égard de l'ange Paon. Halaj défendait l'ange Paon tout en faisant face au réel danger que représentait Bagdad. Jonayed, son ami, lui dit de ne pas révéler le secret, mais Halaj refusa, afin de servir la vérité. Il fut torturé, on lui coupa les mains. Nous n'aurions pas tant de respect pour les soufis s'ils ne respectaient pas l'ange Paon. Nous respectons aussi profondément Abo-Hamid Alghazali.
Q — Et concernant les autres prophètes, Moïse, Jésus et Mohammed?
Pir. Kh. — Il est vrai que nous ne les suivons pas, mais nous les respectons beaucoup eux aussi: nous récitons leurs noms dans nos prières, même si nous avons notre propre religion.
La femme ézidie
Q — Les droits des femmes n'existent-ils pas chez les Ezidis? N'y a-t-il pas d'héritage pour elles?
— Pir Kh. — C'est vrai. La femme n'a pas droit à l'héritage. Mais socialement, il nous ne faisons aucune séparation entre les femmes et les hommes, qui travaillent ensemble. D'ailleurs nous avons en des femmes brillantes dans notre histoire, telle Khatuna Fahkra, qui est très connue. Nous visitons sa tombe et la considérons comme une sainte. Récemment, en 1913, c'est une femme qui nous guidait, la princesse Mayan Khatun. Elle accepta d'être exilée à Sivas durant sept ans par les Ottomans pour épargner le service militaire à son peuple. Quant à Khatuna Fakhra, elle est la patronne de la naissance. Lorsqu'une femme à de la difficulté à accoucher, elle prie et demande son aide.
Ido Baba Cheikh ajoute:
— En tant qu'avocat ézidi, je peux dire que les religions n'ont pas toutes élaboré des lois concernant l'héritage des femmes. Par exemple, l'Islam a établi des lois pour organiser la société, mais le christianisme ne l'a pas fait. Un jour, des gens se rendirent vers Jésus pour une question de divorce. Il répondit: «Je ne suis pas un juge.» A l'époque, la loi romaine était en vigueur. Le Ezidisme, en tant que religion, ne s'est pas référé à de telles affaires. Mais il n'y a aucune loi qui dise que la femme n'a pas droit à l'héritage. Il est du devoir du mari de prendre entièrement soin d'elle. Pour les Ezidis, elle n'a donc pas besoin de ces droits.
Q — L'Islam permet le mariage avec quatre femmes. Quelles sont vos règles?
Ido.Baba — Nous n'avons rien d'écrit, et nous suivons donc les traditions de notre société. Mais contrairement à l'Islam, une fois qu'un Ezidi divorce, il ne peut remarier son ex-femme. Comme la société des Ezidis est une société kurde, féodale, le divorce est très rare et honteux.
Q — Est-ce que les Ezidis se marient toujours à l'intérieur de leur classe sociale?
Ido.Baba — Il est vrai que le Prince doit se marier dans sa propre classe sociale. De plus, les Murids (disciples) ne peuvent se marier dans sa classe, ni lui dans la leur. C'est la hiérarchie des classes qui construit les familles. La famille du cheikh est formée de trois clans: les Chemsani, les Adani et les Qatani. Chacun de ces clans doit se marier dans sa propre classe. Le «Pîr», le Sage, doit lui aussi se marier dans sa propre famille.
Q — Que se passerait-il si un homme ou une femme ne suivait pas une telle tradition?
Ido.Baba — Il y a encore cinquante ans, le couple était tué car il agissait contre la religion, et commettait donc un acte illégal. Mais ils pouvaient toujours s'évader et vivre hors de la société ézidie.
Q — Y a-t-il des exemples de couples qui ont été tués?
Ido. Baba — Oui.
Q — respectez-vous toujours de telles lois?
Ido.Baba — Oui, nous respectons nos traditions; chacun se marie dans sa propre classe. Mais les transformations apportées par la vie moderne ont altéré certaines de nos traditions. Par exemple, j'ai un ami Ezidi qui est marié avec une fille chrétienne. Il nous rend même visite, ce qui aurait été impensable il y a cinquante ans.
Les guides religieux
Q — Et qu'en est-il du frère et de la sœur de l'autre monde?
Pir. Kh. — Chaque Ezidi, prêtre, cheikh ou disciple, homme ou femme, devrait avoir un frère ou une sœur de l'autre monde. Il arrive qu'un homme ou une femme n'ait pas de filiation du côté de ses parents; dans ce cas, il peut les choisir tous les deux. Mais le frère ou la sœur ne doivent pas être de la même classe sociale. C'est là une des cinq obligations ézidies: avoir un frère ou une sœur de l'autre monde. Cela n'est pas seulement utile dans la vie courante. Les Ezidis croient que quand un homme meurt, son âme sera amenée à Lalish (Souka Ma'arîfeté = le souk de la sagesse). Là, le cheikh, son éducateur et les récitants qui lui ont appris les textes sacrés, de même que son frère ou sa sœur de l'autre monde, seront présents pour le défendre. Si ses actions sont bonnes, ses défenseurs seront très heureux et le défendront avec plus de ferveur encore. Le bien qu'il a fait à son cheikh, à son éducateur ou à ses récitants sera un facteur dans la défense de son âme qui recevra la protection au moment du jugement. Il est possible que les anges qui assurent le processus du jugement pardonnent à son esprit les fautes commises auparavant.
Le Cheikh et le “Pîr” viendront chaque année à la maison du disciple. Ils poseront des questions sur sa situation, sur ses relations avec ses voisins et les villageois. Ils l'éduqueront, ils montreront au disciple le bon chemin pour sa foi.
S'il y a un conflit, les deux sages le règlent de manière pacifique et apportent l'harmonie dans le village. En retour, le disciple leur offre une certaine récompense sous forme de blé, d'orge, de chèvres ou de moutons et, de nos jours, d'argent.
«Mourabi» signifie l'éducateur, et «Hosta» l'enseignant. «cheikh» et «Pîr» désignent des hommes sages, l'un complétant l'autre. Leurs tâches sont similaires: tous deux travaillent à amener la justice sociale et à renforcer la foi telle que la prêche la religion ézidie. Le frère et la sœur de l'autre monde devront visiter le disciple au moins une fois par année dans sa maison, et celui-ci les récompensera.
Cheikh Ido — Sur la base des précédentes explications, nous pourrions avoir l'impression que les disciples portent un lourd fardeau. Ils endossent en effet de nombreuses responsabilités. Mais en fait, chaque Ezidi, quelle que soit la classe à laquelle il appartient ou son niveau religieux, qu'il soit Prince ou Disciple, doit les cinq obligations de manière égale. La coutume de la sœur ou du frère de l'autre monde remonte à l'histoire très ancienne. L'exemple de Ankido et de Gilgamesh démontre à quel point cette coutume est lointaine.
Dr. Ilyas Jasim — Aujourd'hui, notre religion est basée sur une division de la société en deux grands segments: les ecclésiastiques et les disciples (Murids). Chaque segment est caractérisé par différentes positions religieuses et fonctions spirituelles ou sociales. Ainsi, la classe des ecclésiastiques est divisée en deux: les cheikh et les pîrs. Les prêtres fonctionnent comme les dirigeants spirituels de la société ézidie et chacun a ses propres disciples. La majorité de la société Ezdie appartient aux Murids.
Le premier groupe comporte deux statuts très significatifs: celui de Prince et celui de Baba Cheikh. Le Prince est le chef principal de la société ézidie; selon la tradition, il est le représentant de Cheikh Adi sur Terre. Parce que Cheikh Adi est le symbole de Tawus Malek, l'ange paon, le Prince joue un rôle sacré. Ses prérogatives sont nombreuses: il administre le temple de Cheikh Adi et dispose du pouvoir de punir les Ezidis qui ne suivent pas l'enseignement des traditions; il est de surcroît le représentant des Ezidis auprès du monde extérieur.
Baba Cheikh est qunt à lui le législateur de la société ézidie: il fixe les dates des fêtes qui ont une signification précise. C'est lui qui possède le tapis de Cheikh Adi, et ce tapis est très sacré. Il administre aussi